Avr 16

Des paroles et des baffes : retour interloqué sur l’émission politique de France 2 (2ème partie)

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Nous continuons à exposer ce que le comportement des journalistes de l’émission « Des paroles et des actes » a pu avoir de surprenant. Retour cette fois-ci sur les mauvaises manières réservées à certains candidats, ainsi que sur une curieuse conception de la règle d’égalité du temps de parole.

 Proverbe : il n’y a pas de fumeux sans FOG

 Durant le cours de l’émission, le traitement réservé à certains « petits candidats » avait pu sembler, par moments, quelque peu dédaigneux. Par exemple, Nathalie Arthaud, avait exposé un corpus d’idées marxistes assez classiques (non à la propriété privée des moyens de production ; le patrimoine des riches s’est constitué à un moment ou à un autre par l’extorsion de la plus-value fournie par le travail des simples salariés, etc.). Une journaliste, après avoir rappelé que Mme Arthaud est professeur d’économie dans un lycée, lui demanda sur un ton que certains pourraient trouver condescendant : « Et vous enseignez ça à vos élèves ? ». Mme Arthaud répondit qu’elle fait la part des choses entre son métier et ses convictions personnelles. Bien évidemment, personne n’a jamais posé une telle question à DSK ou à François Hollande, professeurs ou ex-professeurs d’économie de l’enseignement supérieur. Qu’un journaliste pose une question à un marxiste visant par exemple à mettre en exergue le caractère irréaliste (réel ou supposé) de son programme aurait été absolument normal (du type : « si notre pays est le seul à le faire, ne prend-on pas le risque d’une fuite des capitaux ? »). Mais se contenter de se moquer en bloc de l’ensemble du socle idéologique d’un parti, sans argumenter, relève-t-il de la tâche d’un journaliste supposé neutre ? Ce n’était rien, toutefois, par rapport à ce qui nous attendait à la fin de l’émission.

 Les téléspectateurs savent à présent que « FOG » est susceptible de deux sens : il désigne soit un brouillard dense, désagréable, qui désoriente et égare, soit un phénomène météorologique typiquement londonien. M. Franz-Olivier Giesbert est en effet arrivé en fin d’émission, après le passage de tous les candidats, afin de donner son sentiment, de « décrypter », selon le mot de M. Pujadas. Déferla alors sur l’assistance un véritable torrent d’analyses subtiles et de clés de compréhension des programmes. Florilège. Sur M. Poutou : « un type sympathique, baba cool, j’ai des copains comme lui, on bouffe des sardines à Marseille (sic), mais il connaît absolument rien de ses dossiers, il ne sait pas du tout de quoi il parle ». Sur Mme Arthaud : « ça fait froid dans le dos quand on pense qu’elle est prof d’économie […] son programme c’est quand même les bronzés font de l’économie ». Sur Mme Joly : « c’est l’erreur de casting absolue, on comprend à rien à ce qu’elle dit, d’ailleurs tout le monde s’en fout ». Sur M. Dupont-Aignan : « c’est le mini-gaulliste, tout petit petit petit, le gaulliste de poche ».

 La première partie de cet article traitait notamment de diffamation. Continuons, grâce à M. Giesbert, notre exploration du merveilleux pays des délits de presse (ce terme désigne des infractions qui posent des limites à la liberté d’expression). « Toute expression outrageante, termes de mépris ou invective qui ne renferme l’imputation d’aucun fait est une injure »1. On comprend la différence entre la diffamation et l’injure. Dire de Mme Joly qu’on « ne comprend rien à ce qu’elle dit et que de toute façon tout le monde s’en fout » ne revient pas à alléguer un fait précis, mais exprime de manière générale un fort sentiment de mépris. Il n’est pas nécessaire que soient utilisés des termes orduriers, des insultes au sens des cours de récréation. Les juges doivent rechercher un délicat équilibre, qui est le propre des délits de presse : ne pas restreindre exagérément la liberté d’expression, notamment des journalistes, tout en empêchant les dérapages excessifs réalisés sous couvert de débat ou d’analyse.

 L’appréciation tient évidemment compte du contexte, et en particulier des mentalités de l’époque. Le temps passant, la tolérance augmente : un arrêt de la Cour de cassation a confirmé, en 1974, qu’un journal devait être condamné pour avoir qualifié un ministre de « reitre de la guerre de trente ans et de flibustier du premier empire »2. En 2012, une telle sévérité ne serait plus de mise. De plus, FOG pourrait tout d’abord se prévaloir du « droit à l’humour » reconnu par la jurisprudence. Sans lui, adieu les chroniques d’un Stéphane Guillon, ou une émission comme « Les Guignols de l’Info ». Toutefois, si on comprend qu’une formule comme « les bronzés font de l’économie » est peut-être davantage dictée par la volonté de faire un « bon mot » que par une intention d’afficher son mépris, il n’y a aucune revendication humoristique dans « ça fait froid dans le dos qu’elle soit prof d’économie », « ce qu’elle dit tout le monde s’en fout », ou « c’est un baba cool qui ne connaît absolument pas ses dossiers ». Mais il faut ajouter que la Cour européenne des Droits de l’Homme juge régulièrement que la liberté d’expression doit être particulièrement protégée lorsqu’il s’agit de critiquer des hommes politiques3. Il est en effet de l’intérêt du public qu’on puisse se livrer à des critiques régulières des acteurs politiques sans craindre des condamnations trop aisées.

 Par conséquent, malgré le caractère relativement offensant des propos tenus, il est probable que l’infraction d’injure publique ne pourrait être retenue contre M. Giesbert. Cela, parce que dans nos sociétés démocratiques, la liberté d’expression, le droit à la critique, sont considérés comme des principes absolument fondamentaux. Il vaut mieux que la parole des journalistes soit libre, et qu’ils ne se livrent pas à une auto-censure permanente dans la crainte d’une action en justice. Que cette protection indispensable soit parfois utilisée pour tenir des propos d’une rare inélégance et de peu de fond, c’est un corollaire regrettable mais inévitable. Les téléspectateurs sont libres quant à eux d’y appliquer une forme de sanction non-juridique, en faisant part autour d’eux de leur mécontentement. L’auteur de ces propos s’y attendait d’ailleurs (« qu’est-ce que je vais prendre sur internet demain »), mais semblait s’en réjouir, ce qui ne peut qu’ajouter à la perplexité.

 Si t’es fier d’être candidat, tape dans tes mains !

Abordons pour finir un autre sujet : celui du temps de parole égalitaire. Première remarque : à quoi cela sert-il d’être aussi scrupuleux et de pinailler sur des dépassements de l’ordre de la seconde, si on peut ensuite faire débarquer sur le plateau un Franz-Olivier Giesbert qui se mettra à tirer au bazooka sur certains candidats, qui sont déjà partis et ne peuvent plus se défendre4. Deuxième remarque : M. Pujadas nous a gratifiés d’une interprétation extrêmement originale de ce principe. Les étudiants en droit ont souvent du mal à comprendre qu’il est possible, selon une formule classique, de « respecter la lettre d’un texte tout en méconnaissant son esprit». Grâce à cette émission, les enseignants bénéficient d’un exemple simple, pédagogique et parfaitement idiot. Après que M. Cheminade eut entièrement épuisé son temps de parole (la scène s’est reproduite pour d’autres candidats), M. Pujadas lui a pourtant posé une nouvelle question. Mais il lui a interdit de répondre verbalement : « Est-ce que dans 5 ans vous serez candidat à la présidence de la République, vous pouvez me faire un signe de tête, ce ne sera pas comptabilisé dans le temps de parole ? ». Bien sûr, M. Cheminade ne comprit pas quel étrange arrangement on lui proposait, et ouvrit la bouche pour articuler quelques syllabes. Le présentateur bondit : « NON, CHUT, vous ne pouvez pas parler, vous pouvez seulement faire oui ou non [de la tête] ».

En d’autres termes, M. Pujadas a pris l’expression « égalité du temps de parole » au pied de la lettre et s’est cru autorisé à poursuivre la discussion par signes. Ce faisant, il viole bien évidemment l’esprit de la règle, qui vise à ce que les candidats disposent des mêmes possibilités de diffuser leurs idées et programmes, peu importe que ce soit par la parole, le geste ou la danse tribale.

 Nous achèverons par conséquent cet article par un hommage au présentateur vedette de l’émission et à son ingéniosité, par une petite « quasi-fiction » théâtrale.

Acte unique, scène unique

Le plateau de l’émission télévisée « Des paroles et des actes ». David Pujadas et François Lenglet interrogent Jacques Cheminade, dont le temps de parole, affiché sur un écran géant, est presque épuisé. Pujadas fixe le compte à rebours, hypnotisé, prêt à bondir comme un lynx.

 

JACQUES CHEMINADE

…c’est pourquoi j’estime que le critère doit être la densité de flux d’énergie et la production par être humain et par unité de surface5.

 Un son de cloche retentit et résonne un bref instant.

 DAVID PUJADAS, promptement

STOP ! C’est terminé ! Votre temps de parole est épuisé, mais je vais néanmoins vous poser une dernière question. Répondez en hochant la tête. Quelle est, selon vous, la mesure la plus importante de votre programme ?

JACQUES CHEMINADE, paniqué

Mais ? Je ne…

 DAVID PUJADAS, sévère

CHUT ! TAISEZ-VOUS ! Vous n’avez rien compris ! Répondez par signe !

 FRANCOIS LENGLET, calmement, en battant un peu des cils

Mais, David, vous avez posé une question ouverte. Il ne peut pas répondre par oui ou par non.

 DAVID PUJADAS, gêné

Ma foi, c’est vrai. J’aimerais obtenir ma dernière réponse, mais je ne veux pas d’ennuis avec le CSA. Nous allons consulter notre juriste maison : un cheval avec un chapeau.

Apparaît, sur l’écran géant, un cheval avec un chapeau. Il est entièrement peint en mauve. Une expression absolument neutre se dessine sur son visa… sur sa gueu… il a un air neutre.

 DAVID PUJADAS

Lulu, pouvez-vous me confirmer que tant que M. Cheminade ne prononce plus un seul mot, la règle sur l’égalité du temps de parole sera respectée ? Tout autre moyen d’expression nous est ouvert ?

 Le cheval reste parfaitement immobile. Tout à coup, il lève sa queue et se soulage sur le sol de son bureau, l’air paisible.

 DAVID PUJADAS

Notre juriste me fait signe que nous pouvons y aller. M. Cheminade, essayez de mimer votre réponse.

 Jacques Cheminade, un peu déstabilisé, se lève et fait de grands gestes avec les bras au-dessus de sa tête, regardant vers le haut. Il gonfle ses joues pour accompagner la scène de quelques onomatopées non identifiables. Pujadas fronce un peu les sourcils, mais ne proteste pas.

 FRANCOIS LENGLET, calme et pédagogue

Je crains que tout cela ne nous mène nulle part, David.

DAVID PUJADAS, déçu

C’est vrai… Attendez, j’ai une autre idée ! Un assistant peut-il nous apporter un tableau blanc et un feutre ?

Un assistant apporte un tableau blanc et un feutre. Jacques Cheminade s’applique à dessiner de son mieux. Sur l’écran géant, le titre de l’émission change en : « Des gestes et des actes ».

 DAVID PUJADAS, concentré

Ce n’est pas évident… François, vous avez l’habitude des courbes. Une analyse ?

 FRANCOIS LENGLET, calmement

Je crois que ce grand cercle, là-bas, désigne un corps stellaire… la lune peut-être (Jacques Cheminade hoche la tête en signe d’encouragement). On voit une sorte de fusée s’y poser. Cela ressemble à la couverture de l’album de Tintin « On a marché sur la lune ». (Il médite quelques instants, puis:). Je crois que M. Cheminade essaie de nous dire la chose suivante : « L’avenir des êtres humains a toujours été inscrit dans les étoiles. Ce sont les erreurs qu’ils commettent sur Terre qui empêchent cette part unique d’humanité de s’exprimer. Ne serait-il donc pas temps que suivant le chemin tracé par Gottfried Wilhelm Leibniz, Alexandre de Humboldt et Vladimir Vernadski, nous portions nos pas au-delà de Gaïa pour être plus fidèles à nos origines, en servant une écologie humaine et non la régression organisée d’une « croissance verte » ? Car il n’est pas d’issue qui ramène au passé, sinon la destruction de l’avenir »6.

Jacques Cheminade applaudit à tout rompre.

 DAVID PUJADAS, subjugué

François, vous êtes décidément la révélation journalistique de cette campagne ! Chers téléspectateurs, dans le parfait respect des règles posées par le CSA, cette émission a repoussé les limites de l’analyse politique, une fois de plus !

 JACQUES CHEMINADE, enthousiaste

Vers l’infini et au-delà !

 DAVID PUJADAS, hystérique

TAISEZ-VOUS MONSIEUR CHEMINADE !

 Rideau.

 

Si vous ne l’avez pas encore lue : la première partie de l’article.

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  1. art. 29 al. 2 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse []
  2. Cass. com., 6 mars 1974 : Bull. crim., n° 98 ; pourvoi n° 73-91936 []
  3. Par exemple affaire Lingens contre Autriche, 8 juill. 1986, requête 9815/82 []
  4. On notera cependant que la loi n° 82-652 du 29 juillet 1982 sur la communication audiovisuelle prévoit, en son article 6, une possibilité de droit de réponse dont on peut se demander s’il n’aurait pas vocation à jouer en pareil cas. Encore faut-il que ce droit de réponse soit demandé. []
  5. Texte issu de www.cheminade2012.fr []
  6. Idem []

(2 commentaires)

3 pings

  1. Bonjour,

    J’attendais avec impatience la partie 2 de cet article, espérant avec appétit que FOG passe enfin à la casserole ! Le proverbe était à trouver, c’est du grand art !
    Quant à ce nouvel acte d’un théâtre dont vous seul avez le secret, il est absolument à la hauteur des précédents, c’est-à-dire talentueux.

    Pour ce qui est du fond, il semble que la nouvelle génération de pseudo-journalistes soit devenue condescendante et un tantinet mégalomane. Elle pousse le vice au plus loin, donnant cette impression d’être partisane d’un bipartisme à l’américaine. Rien que la dénomination de « petit candidat » montre bien cette pensée bien pensante, cette hargne fougueuse, comme s’il fallait distinguer ceux qui ont les sondages dans la poche, et ceux qui n’ont pas cette chance !

    Au reste, qui est FOG ? Après avoir écrit en 2006 « La Tragédie du président », oeuvre dédiée à l’ancien président J. Chirac (dans lequel il écrivit entre autres « On ne se méfie jamais assez des journalistes »), FOG s’est attaché à mettre en exergue les talents et qualités du président N. Sarkozy, dans son livre « M. le Président : Scènes de la vie politique » (2011).
    Dès lors, n’y a-t-il pas conflit d’intérêts ? Ce n’est plus l’analyse impartiale du journaliste qui prime, mais bien l’Accusation. La Défense semble alors privée de droit de réponse ?! (il n’y a pas de fumeux sans FOG, comme vous dites)
    On peut tout de même lui reconnaître un certain « talent » : comment injurier quatre personnalités politiques gratuitement sans s’exposer à des poursuites judiciaires !

    V.

  2. Concernant ton interrogation sur FOG et son étrange propension à se féliciter des réactions négatives qu’il provoque, moi je n’en suis pas surpris. FOG est typiquement le genre de mec à l’ego surdimensionné qui adore se persuader qu’il a raison contre tout le monde, qu’il est politiquement incorrect, qu’il prend des positions courageuses, et que si la masse le critique, c’est qu’elle est jalouse.
    Mais il ne se rend pas compte que ce qu’il a fait lors de cette émission est le degré zéro de la prise de risque et qu’il était aussi politiquement correct qu’on peut l’être. Quel risque prend-il à critiquer ceux que sa caste se plaît à appeler les petits candidats ? Quelles représailles risque-t-il ? Quel mérite a-t-il à encenser un Sarkozy qui est toujours à l’heure actuelle l’homme politique francais qui a le plus d’amis dans les médias ?
    En adoptant cette position, il est en fait totalement dans la bien-pensance propre à son milieu. Il n’a fait que dire tout haut ce que la plupart de ses collègues ont essayé de faire passer de facon implicite au cours de cette campagne…

  1. […] L’expression « vide juridique », qui n’est souvent que le refuge ultime de l’incompétence en matière de droit, vient donc d’atteindre sa version 2.0. Puisque cette métaphore légère n’est pas due ici à la plume des journalistes eux-mêmes, mais à la Direction d’Air-France KLM, on se demande si les envoyés du Monde sont tombés par hasard sur un stagiaire été, ou si le directeur juridique de l’entreprise n’est pas le même que celui de France 2. […]

  2. […] L’article 29 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse définit l’infraction pénale de diffamation. En dépit de son intitulé, cette loi a vocation à s’appliquer à tous, y compris aux simples particuliers non journalistes. Ce même texte prévoit le délit d’injure, dont il sera question plus loin. Les « vieux » lecteurs du blog connaissent cette loi, puisque nous nous étions demandé si, au cours de l’émission « Des paroles et des actes », Mme Eva Joly avait diffamé M. Nicolas Sarkozy, puis si M. Franz-Olivier Giesbert avait injurié les « petits candidats » à l&rsqu…. […]

  3. […] L’article 29 de la loi de 1881 sur la liberté de la presse définit l’infraction pénale de diffamation. En dépit de son intitulé, cette loi a vocation à s’appliquer à tous, y compris aux simples particuliers non journalistes. Ce même texte prévoit le délit d’injure, dont il sera question plus loin. Les « vieux » lecteurs du blog connaissent cette loi, puisque nous nous étions demandé si, au cours de l’émission « Des paroles et des actes », Mme Eva Joly avait diffamé M. Nicolas Sarkozy, puis si M. Franz-Olivier Giesbert avait injurié les « petits candidats » à l&rsqu…. […]

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