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Jan 10

« Ils l’avaient bien cherché »

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Vous aussi, vous les avez lus, ou entendus ? « Ils l’ont bien cherché ». A la machine à café, sur les réseaux sociaux… on en a tous croisé au moins un. Un quoi ? Un beauf, au sens que donnait Cabu : « Le beauf c’est le type qui assènes des vérités, ses vérités, il ne réfléchit absolument pas, il est porté par les lieux communs, par le « bon sens » entre guillemets, par des certitudes dont il ne démordra jamais« .

« La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas« , proclame fièrement le Canard, mais c’est vrai aussi de la liberté de s’exprimer, de penser ce que l’on souhaite et de croire à ce que l’on veut. La liberté, livrée à elle-même, abandonnée à l’indifférence, ne s’épanouit pas. Elle rétrécit spontanément, se rabougrit, se rétracte, et finit par disparaître. Jour après jour, certains d’entre nous se sont donnés pour mission de l’empêcher. Cette tâche de lumière au milieu de l’ombre, ils veulent en préserver les frontières, et même les étendre lorsque c’est nécessaire. Les gars de Charlie remettaient sans cesse des bûches dans le foyer, pour qu’on ait chaud et qu’on y voie bien. Ils ferraillaient contre les ténèbres.

« Oui, mais ils savaient ce qu’ils risquaient« . C’était d’autant plus grand. Ami beauf, si demain ceux qui nous interdisent de dessiner le Prophète nous interdisent aussi de marcher dans les rues sans baisser la tête à chaque instant, que j’ignore leur injonction et qu’ils me tuent, diras-tu que je l’ai bien cherché ? Jusqu’où courberas-tu ton échine de minable ? Sans considérer son contenu ni sa légitimité, plieras-tu toujours devant la loi du plus fou ?

Je pense à ces policiers et gendarmes qui ont donné l’assaut, hier. En particulier à celui qui rentre en premier, celui qui sait qu’il va prendre une rafale, qui espère simplement qu’il sortira de l’hôpital après quelques semaines et qu’il aura sauvé des vies. Ta vie, peut-être, cher beauf, demain. Ta liberté. As-tu dit, en le voyant ressortir sur un brancard, « il savait ce qu’il risquait » ? J’espère que non, j’espère que tu as pleuré, comme moi. Et que tu comprendras que les mecs de Charlie méritent les mêmes larmes : s’ils ne défendaient pas nos vies, ils défendaient nos âmes, une certaine idée du monde et du vivre ensemble.

D’une certaine manière, les terroristes eux-mêmes ne sont que des beaufs. Bien sûr, le mot semble trop faible, beaucoup trop complaisant, on cherche quelque chose de plus dur, qui traduirait mieux notre horreur profonde, mais les injures les plus grossières sont encore dérisoires. Alors pourquoi ne pas les voir comme les beaufs ultimes : des types s’accrochant à une vision du monde incroyablement élémentaire, binaire, sans nuances, pétris de certitudes d’une vertigineuse simplicité, gonflés pourtant de l’absolue certitude de nous être supérieurs ?

Nous devons répliquer à la bêtise par l’intelligence. C’est terriblement difficile. Se contraindre à une analyse subtile du monde qui nous entoure, au moment où il semble aussi laid, c’est se condamner à la souffrance. Moi-même, contemplant l’épais brouillard des causes et des conséquences qui a conduit à ces massacres, devant ce fatras de données historiques, sociales, culturelles dont je ne sais quoi conclure, je vacille. Le droit lui-même devra se garder de tomber dans la facilité que constituent les législations « d’exception », qui privent les citoyens de leurs libertés élémentaires et signifient la victoire de la terreur.

Oui, chers lecteurs, en refusant les grilles de lecture simplistes du monde, nous nous condamnons au désarroi et à la souffrance morale. Mais nous rejetons ainsi la bête en nous, le beauf en nous. Bientôt, la belle unité nationale volera en éclats, et nous nous diviserons tous sur les moyens, qui sont l’autre nom de la politique. Mais aujourd’hui, accordons-nous sur les fins : reconstruire un monde dans lequel on peut rire de tout sans susciter la haine. Marchons ensemble. Et saisissons cette rare occasion de dire à nos frères en humanité et en souffrance : je vous aime.

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(2 commentaires)

  1. Weber

    Bravo et merci!

  2. Romaric

    Très intéressant.

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