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Mar 31

Le professeur et le sumotori : une lecture juridique de Freakonomics (2ème partie)

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Nous poursuivons notre périple, entamé il y quelque temps, dans l’univers surprenant des Freakonomics. Pour des raisons logistiques sans grand intérêt, les références données dans ce second volet seront relatives à l’édition parue chez Folio actuel, en 2007. Il est temps de tenir un engagement trop longtemps différé, et de révéler quel est le point commun entre un enseignant et un sumotori.

Des tricheurs chez les sumotoris : les preuves font-elles le poids ?

Commençons par les enseignants. Dubner et Levitt expliquent qu’il existe, aux États-Unis, des examens standardisés destinés à évaluer régulièrement le niveau des élèves de l’enseignement primaire et secondaire, au niveau national. Ces examens étaient organisés à l’initiative de certains États fédérés, avant d’être généralisés au niveau fédéral par une loi de 2002, promulguée par le président Georges W. Bush, et intitulée « No child left behind » (aucun enfant laissé à la traîne). Ces examens ont évidemment des conséquences sur le destin des élèves, puisqu’une note insuffisante à l’examen national est synonyme de redoublement obligatoire (p. 50). Mais elles ont aussi des conséquences sur le personnel enseignant. Au niveau individuel tout d’abord : si les classes de tel professeur obtiennent de bons résultat, il sera récompensé dans son déroulement de carrière, et sera même parfois gratifié d’une forte prime (25 000 dollars pour les meilleurs dans l’État de Californie). À l’inverse, si les disciples de l’instituteur échouent en masse, sa carrière sera freinée. Si le désastre s’étend à l’échelle de l’école entière, celle-ci sera menacée de fermeture, ce qui entraînera la réaffectation voire le licenciement de son personnel (p. 50 encore).

Le résultat le plus spectaculaire de ces réformes, selon les auteurs, c’est… une explosion des pratiques de triche émanant des enseignants. Il faut savoir que ces examens se présentent sous la forme de Questionnaires à Choix Multiples (QCM). On commencera par se moquer des pratiques les plus frustes et même les plus idiotes : une enseignante d’Oakland avait purement et simplement inscrit toutes les réponses au tableau ; ayant « remis son sort entre les mains d’une trentaine de témoins préadolescents », elle ne devait pas s’étonner d’être ensuite rapidement congédiée (p. 52). Certains se contentent de laisser un peu plus de temps aux candidats pour composer. Mais la méthode la plus redoutable consiste à falsifier les copies, à l’aide d’outils sophistiqués : une gomme et un crayon. Toutefois, le temps presse, l’enseignant fraudeur doit aller vite pour ne pas être découvert par un collègue. Corriger les copies une par une et en intégralité serait à la fois long et suspect (des copies parfaites suscitent la méfiance). La méthode qui vient rapidement à l’esprit est la suivante : prendre une série de quelques questions, plutôt situées vers la fin car ce sont les plus difficiles, et les corriger de manière systématique sur un grand nombre de copies.

Malheureusement pour les tricheurs, les réponses fournies dans 700 000 copies des Chicago Public Schools durant les années 90 sont archivées, et publiques. Il ne restait plus qu’à s’armer d’une bonne connaissance des problèmes statistiques et d’un sadisme réjouissant, pour construire un algorithme « antifraude » apte à démasquer les tricheurs. Ce qui fut fait. Les résultats sont convaincants : dans des classes de niveau habituellement très moyen, on voit par exemple apparaître sur quinze copies le même « motif » de 6 bonnes réponses consécutives, vers la fin de l’examen, alors qu’avant et après règne la plus grande diversité dans les choix des réponses au QCM.

Le point commun des enseignants et des sumotoris, c’est qu’ils sont parfois tentés de tricher, et qu’il faut ruser pour le démontrer.

« Sumo wrestlers in Tokyo », par J. Drevet, Wikimedia Commons, licence Creative Commons

Les sumotoris1 passent eux aussi des examens nationaux, en l’occurrence des tournois, dont les enjeux sont ici encore suffisamment… lourds pour créer la tentation. Les meilleurs sumotoris du Japon sont traités en dieux vivants. Faire partie des 40 meilleurs assure un salaire plus de dix fois supérieur à celui d’un lutteur classé 70ème2. Or, le système de classement est basé sur des séries de quinze combats. Celui qui termine avec une majorité de victoires monte au classement, tandis que celui qui subit une majorité de défaites est dégradé. Levitt se concentre sur le quinzième combat. Son intuition, c’est que le sumotori à 8 victoires et 6 défaites n’a plus grand-chose à craindre, car il finira quoiqu’il arrive sur une majorité de victoires. Le sumotori à 7-7, lui, joue… gros. Le premier ne sera-t-il pas tenté d’offrir ou de monnayer la victoire au second ? Pour le savoir, il faut encore faire appel aux statistiques. En toute logique, le sumotori à 8-6 a au moins autant de chances de l’emporter que celui à 7-7, voire légèrement plus, puisqu’il s’est montré plus performant d’un point durant les combats précédents du tournoi. Pourtant, le lutteur à 7-7 est victorieux dans environ… 80% des matchs !

Peut-on considérer que la preuve est faite, du point de vue juridique, de ces différentes formes de triche ? Il n’y a aucun témoignage, aucune trace directe du professeur en train de gommer et de réécrire les copies, ni du sumotori en train de corrompre son homologue comme dans un vulgaire match OM-VA. Mais cela n’est pas forcément nécessaire. Il faudra recourir à ce qu’on appelle une présomption. Il existe deux types de présomption. La première est la présomption légale. Exemple : toute personne est présumée par la loi innocente (en matière pénale) et de bonne foi (en matière civile). Cela veut dire que, dans le combat de preuves qui s’annonce face à un adversaire (le ministère public, ou une autre personne), l’une des parties part avec un avantage. Si aucun élément déterminant n’est apporté en sens contraire, la présomption légale subsistera et la personne restera considérée comme innocente, ou de bonne foi. Ce n’est pas ce type de présomption qui nous intéresse, mais l’autre : on l’appelle « présomption de l’Homme ». De telles présomptions permettent au juge de partir d’un fait connu et d’en déduire un fait inconnu. Exemple : un homme a refusé de se soumettre à un examen sanguin visant à établir s’il était le père d’un enfant. Le juge a pu considérer que ce refus s’expliquait très probablement par la conscience de cet homme que le résultat allait être positif ; dès lors, la filiation a pu être établie sur cette base. En droit pénal, où la preuve est libre et soumise à l’intime conviction des magistrats, il est encore plus courant de recourir à ce type de raisonnements. De ce qu’on a vu un homme sur les lieux du crime, l’arme du crime dans la main, et couvert de sang (fait connu), on peut déduire qu’il a tué (fait inconnu). Pourtant, la moitié de la littérature mondiale classée sous l’appellation « roman policier » vous proposera des scénarii (plus ou moins) crédibles dans lesquels cet homme n’a rien fait. Admettre les présomptions, c’est donc admettre les preuves par probabilité, même si le mot n’est que rarement utilisé. Après tout, même une preuve aussi généralement estimée que l’ADN ne repose que sur des probabilités : le test scientifique mis en œuvre ne fait que fournir une probabilité (extrêmement élevée) que l’ADN retrouvé sur la scène de crime soit celui de telle personne mise en cause, mais ce n’est pas une certitude.

Il y aurait des études plus approfondies à mener sur l’usage actuel de preuves véritablement statistiques, mathématiques, algorithmiques telles que celles décrites par les auteurs de Freakonomics pour confondre nos deux catégories de tricheurs3. Elles ont sans doute un bel avenir dans les formes de délinquance astucieuse, financière, ainsi qu’en matière sportive : chaque année, des articles avancent que les performances des coureurs du Tour de France ne peuvent pas être obtenues naturellement, chiffres à l’appui, ce qui pourrait constituer une preuve indirecte (par présomption) de la prise de produits dopants.

Quoiqu’il en soit, le directeur des Chicago Public Schools a pu, sur la base de l’algorithme « anti-fraude », et d’une seconde épreuve organisée aux fins de comparaison avec la première, licencier un certain nombre de professeurs tricheurs (p. 65). Après tout, ils s’étaient rendus coupables de ce qu’en France on qualifierait d’infraction pénale de faux. Quant à l’État de Californie, il a cessé d’offrir des primes de 25 000 dollars aux enseignants les plus « performants ».

Dans le prochain épisode de cette saga « Freakonomics et Droit », nous nous demanderons avec les auteurs : « pourquoi les dealers de drogue vivent-ils souvent chez leur mère ? ».

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  1. Encore appelés rikishis ; le mot « sumo » désigne la discipline et non les sportifs []
  2. P. 69 : 170 000 dollars par an contre 15 000 []
  3. Les petits obèses à chignon, et les sumotoris []

(9 commentaires)

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  1. Gilles

    LA SUITE, LA SUITE 🙂

    En psychologie sociale il y’a plein d’exemples qui tendent à montrer que le bâton et la carotte ça fonctionne pas très bien. Cet exemple des profs recevant des primes est assez terrifiant quand on sait que ce genre de dispositifs est sans arrêt envisagé dans l’éducation nationale chez nous. Pouvoir évaluer les profs, et éventuellement les virer au cas où ils ne seraient pas assez performant est un fantasme que beaucoup de personnes ont (que ce soit le personnel administratif, proviseur etc… ou les parents d’élèves).
    La solution Californienne est la plus simple, supprimer ce qui incite à tricher

    Le coup des sumos est pas mal aussi, mais c’est normal vu les enjeux qu’il y’ai des arrangements et de la triche.

    Et ensuite le statut de la preuve par présomption, c’est quasiment une réflexion philosophique que ça peut lancer, alors que ça parait banal que dans les jugements on ne sait pas forcément tout mais on induit des choses.

    Bon, et maintenant il faut que tu arrêtes ces articles sur Freakonomics, parce que sinon je vais t’harceler pour avoir la suite 😛

  2. Simon

    Bon, alors l’argument sur les sumotoris me semble ultra douteux, parce que comme cela était dit juste au-dessus, celui qui est à 8-6 n’a rien à perdre, il n’a donc plus la « niaque » (ça s’écrit comment, ça ?), tandis que l’autre est sur-motivé… Ca peut expliquer une part non négligeable de ce décalage entre le 45-55 qu’on pourrait attendre et le 80-20 qu’on obtient.

  3. Antoine Matter

    Excellent article, mais outre la remarque de simon qui me semble pertinente, pourquoi se limiter aux sumotoris et aux profs ? En fait, si je comprends bien, ca explique que les gens sont prêts à tricher ou « distordre légèrement » les règles à leur avantage pour avoir ce qu’ils veulent, surtout quand chacun y trouve un intérêt…il me semble que ca va bien au-delà des deux exemples cités. Par exemple, quand un probable candidat à la présidence participe à des soirées en compagnie de dames dont il a des raisons de penser qu’elles sont peut-être des prostituées, ou lorsqu’une vieille dame verse illégalement de l’argent liquide à un candidat à la présidence en échange d’une politique favorable à ses intérêts…je dis ca, je dis rien…

  4. Emmanuel Netter

    Merci aux trois commentateurs, voici une petite réponse groupée.

    @ Antoine : l’article (et le passage correspondant de Freakonomics) ne porte pas uniquement sur le fait qu’il y a des gens prêts à tricher, car sans cela le sujet serait sans doute bien trop vaste. Il est spécifiquement ici question de la preuve de comportements de triche, preuve parfois très difficile à rapporter. Ce qui m’amène à :

    @ Simon : la remarque est tout à fait pertinente. La preuve statistique proposée par Levitt est très imparfaite. Elle nous dit simplement qu’il se passe quelque chose d’anormal durant le dernier match de la série de 15, entre ce sumotori qui n’a plus grand-chose à perdre et celui qui a au contraire tout à gagner. Mais il y a plusieurs explications possibles, la triche n’étant que l’une d’elles. Je répondrais simplement dans la lignée de ce que disait Gilles : il s’agit d’un débat quasi-philosophique sur ce qu’est une preuve, sur ce qu’un système judiciaire est prêt à considérer comme une preuve. C’est exactement ce sur quoi j’essayais d’attirer l’attention. En provoquant un peu, je ne disais pas autre chose que Simon en prenant l’exemple de l’homme retrouvé sur une scène de crime arme à la main et couvert de sang : il est probable que cela soit la conséquence de son crime, mais cela pourrait aussi s’expliquer par un autre enchaînement d’événements. Si on retient trop facilement la preuve, il y a un risque de condamner un innocent. Si on attend systématiquement des preuves « parfaites » et indiscutables, seule une toute petite fraction des crimes sera punie (à supposer même qu’il existe des preuves véritablement parfaites).

    Remarquons une difficulté supplémentaire s’agissant des sumotoris, dans la démonstration de Freakonomics. Les professeurs pris en faute par l’algorithme « anti-fraude » peuvent être accusés individuellement, dans la mesure où chacun peut être relié à 10, 15 copies anormales ou davantage, ce qui est significatif. En revanche, chacun des sumotoris vainqueur de son 15e match alors qu’il était à 7-7 peut légitimement se défendre en disant que, pris individuellement, il ne présente aucune anomalie statistique. L’anomalie statistique ressort de l’examen d’un large échantillon de sumotoris dans la même situation mais, au sein de ce groupe, il y a des innocents et (peut-être) des coupables. Impossible cependant de distinguer les uns des autres !

  5. Morgane Daury

    Précisément, si vous me permettez, la vraie question en droit pénal est celle de savoir sur quels indices il faut fonder la présomption. Si ces indices reposent exclusivement sur les statistiques, c’est évidemment inacceptable. Rappelons que statistiquement, il n’est pas impossible à un singe de trouver des millions de chiffres derrière le 3, 14 de pi. La présomption fonde, ou devrait fonder, la preuve de l’infraction lorsqu’elle repose sur un faisceau d’indices divers parmi lesquels la statistique ne doit jouer qu’un rôle mineur, sauf, il est vrai, quand on frôle ou atteint le 100%, et encore, lorsque aucun élément ne vient la contredire.
    Bien à vous tous.

  6. Gilles

    Bin pourquoi les profs seraient louches et pas les sumos ?

    On peut aussi imaginer que si dans une classe il y’a 15 copies qui ont la même suite de réponse, c’est dû aux élèves qui ont triché à ce moment précis où le prof tournais le dos, ou bien même que ce sont les seules notions qu’ils ont bien travaillé avec leur professeur, donc ils ont réussi cette suite de question mais pas le reste du test, voire même le hasard tout simplement.
    C’est ça la magie avec les statistiques, des choses improbables arrivent, c’est justement quand il n’y a rien d’improbable que c’est louche.

    Il n’y a pas plus de preuve que ce soit avec les profs qu’avec les sumos, juste de forts soupçons (à part quand le prof écris les réponses sur le tableau, mais ça c’est autre chose).

    1. Emmanuel Netter

      Ça fait plaisir de voir que l’espace des commentaires peut servir de bases à de vraies discussions intéressantes et pas seulement aux trolls ! L’argument est encore une fois pertinent, c’est toujours le problème des présomptions : il peut y avoir une autre explication. Je pense que nous rejoindrons tous Morgane pour souhaiter qu’au moins en droit pénal, où les enjeux sont particulièrement lourds, on ne se contente pas de ce type de preuve trop facilement.

      Dans l’histoire racontée par Levitt, il reste que plusieurs professeurs sont licenciés. Il a donc fallu qu’au moins du point de vue du droit disciplinaire du travail ou de la fonction publique, on considère que ces preuves étaient suffisantes. Pour prendre ton contre-pied Gilles, ne serait-il pas étonnant que les notions qui ont été bien vues en cours d’année avec le professeur concerné donnent lieu comme par magie à une série de six ou sept questions consécutives sur les vingt posées, alors qu’il est précisé que le questionnaire n’est pas ordonné par thèmes mais par difficulté ? Quant à l’explication du professeur qui se retourne à ce moment-là, à moins que les deux tiers de la salle disposent d’anti-sèches parfaitement conçues et arrivent à s’en servir à bon escient le temps de six ou sept questions parmi les plus difficiles, elle n’est pas non plus la plus… probable.

  7. dubusse

    tu n’a pas eu un DM dessus par rapport a un film « freakonomics » ???

    1. Emmanuel Netter

      Non, je viens de vérifier je n’ai aucun DM, ou alors il y a un bug quelque part. N’hésitez pas à utiliser le formulaire de contact du site.

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