Nov 11

« Phoenix Wright » : une simulation de procès sur la sellette

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Alléché par sa réputation flatteuse et par son prix modique – une poignée de sesterces –, vous venez d’acquérir la version iOS du jeu « Phoenix Wright : ace attorney », que nous traduirons sans scrupule par : « Phoenix Wright : avoc-as ». Le jeu appartiendrait au genre étonnant des « simulations de procès » et, dit-on, serait particulièrement réussi et distrayant. Voyons cela.

 Vous lancez la première enquête, et assistez aussitôt à une courte cinématique. Il s’agit d’une scène de meurtre. Comme dans un épisode Colombo, le véritable meurtrier est immédiatement connu du spectateur – ce ne sera pas le cas dans les enquêtes ultérieures, la première servant à vous initier aux mécanismes de base du jeu.

Votre avatar vidéoludique, lui, ignore tout de la vérité : il devra la faire surgir au cours du procès qui s’ouvre. Votre avatar, parlons-en, car le voici qui apparaît à l’écran. Le premier choc est capillaire : la coiffure du héros ressemble à une carte des principaux sommets himalayens, qui auraient subi une rotation à 90° vers l’arrière de la tête. Le second choc est vestimentaire : un costume bleu électrique, une cravate rouge.

Un rapprochement puissant surgira nécessairement dans votre esprit.

 Le charismatique avocat débutant monte quatre à quatre les marches du palais de justice. Tiens donc ? « Tribunal fédéral », est-il indiqué au fronton du bâtiment. Pourtant, vous vous trouvez bien en France, comme en témoignent les différents accents du terroir, notamment marseillais, que vous entendez autour de vous. Le trouble du joueur s’accentue encore lorsqu’il voit Phoenix et son adversaire saluer le juge par la formule « Votre Honneur ». Le juge : une sorte de Yul Brynner qui se serait greffé la barbe du père noël. Il siège seul, et incarne un mélange d’autorité et de crétinisme léger. « L’avocat de l’accusation » est un petit gros qui transpire, au charisme de pomme de terre : vous avez donc échappé pour cette fois aux redoutables ténors que sont Benjamin Hunter et Manfred Von Karma.

L’accusé est votre meilleur ami, Paul Defès. Les mieux réveillés d’entre les lecteurs auront compris que les traducteurs de chez Capcom ont non seulement décidé de situer la version française du jeu en France, contre toute vraisemblance juridique ou judiciaire, mais aussi qu’ils ont recruté pour l’occasion les meilleurs spécialistes hexagonaux du jeu de mots foireux. Attendez de rencontrer « Gustavo Lonté » et « Flavie Eïchouette »…

 Alors que l’audience commence, Phoenix Wright (PW) se tourne vers sa patronne, l’accorte Mia Fey, tremblant et dégoulinant de sueur, pour lui demander ce qu’il doit faire. Toutes ces années de fac de droit puis d’école d’avocat pour en arriver là : je dis bravo. Sans doute un docteur en droit ayant profité du « décret passerelle » pour éviter de passer l’examen d’entrée au CRFPA, ma bonne dame.

 Cela permet toutefois à Mia de se lancer dans un cours de rattrapage accéléré : votre tâche consistera principalement à procéder à la cross examination des témoins, c’est-à-dire à les interroger au nom de la défense après qu’ils aient déposé et aient été interrogés par l’accusation. Vous devez tenter de les déstabiliser en les mettant sous pression et en pointant les contradictions dans leur discours. Pour cela, vous disposez de deux boutons, qui servent, l’un à approfondir une question – lorsque vous sentez qu’il y a anguille sous roche -, l’autre à utiliser une preuve matérielle. Pour cette première affaire, les preuves vous sont fournies ; à l’avenir, il faudra aller les collecter vous-même sur le terrain.

 Le jeu ainsi décrit est-il séduisant ? Nous conseillons-vous d’en faire l’acquisition ? Pour répondre à cette problémat… à cette question, je prévoyais de procéder en deux parties : faiblesses et forces du jeu, puis de conclure. Nous avons cependant été avertis par les autorités d’une recrudescence des agressions « anti plans binaires ». Dans les recoins sombres des commentaires du blog, circule notamment une créature dont la dénomination scientifique (le palpatinusquarantedus) cache mal l’extrême cruauté. Ce monstre se repaît de la chair tendre des enseignants en droit, qu’il repère au parfum caractéristique dégagé par les plans en deux parties dont ils ont bien souvent les poches pleines. Afin d’échapper à un sort funeste, je me déguiserai donc ici en lycéen devant rédiger une dissertation de français. J’étudierai une thèse (PW ne mérite pas d’être acheté), puis l’anti-thèse (PW mérite d’être acheté), pour en tirer une synthèse, une mortaise et une prothèse. Ce plan en cinq parties (dont les deux dernières ne seront pas traitées, pour brouiller encore les pistes) devrait m’assurer le salut.

 Thèse : « Phoenix Wright » ne mérite pas d’être acheté

 Le lecteur perspicace aura compris que la toile de fond procédurale de Phoenix Wright n’est pas réellement française : chez nous, point de Tribunal Fédéral, de « Votre Honneur » ou de « cross examination ». La procédure pénale semble d’abord américaine ; certaines sources précisent toutefois qu’il s’agit de la procédure pénale japonaise, pays d’origine des développeurs, de l’éditeur, et pays où se déroulait l’action du jeu avant qu’on essaie de nous faire croire qu’on y interroge des témoins marseillais. Mais la procédure pénale japonaise ressemble donc, du moins dans ses très grandes lignes puisque le jeu en reste au stade de l’esquisse, à la procédure américaine. Alors peut-on acheter PW pour faire du droit pénal japonais ?

 Non. Soyons clairs, après un quart d’heure de jeu, vous aurez compris qu’il sera difficile de faire croire aux initiés que vous avez installé PW pour préparer vos examens de la faculté internationale de droit comparé. Le concept « d’objection », qui n’est pas connu de la procédure pénale française, ne sera pas vraiment éclairé au cours de ce jeu. Lorsque l’avocat de la défense ou « l’avocat de l’accusation » prendra la parole, il criera très souvent « objection », y compris pour manifester son désaccord… avec le juge. Lorsqu’une controverse s’engage entre les deux avocats, chaque prise de parole est même ponctuée par un « OBJECTION !! », que l’on entendra donc à trois ou quatre reprises en quelques secondes. Pour savoir ce qu’est vraiment une objection, à quoi elle sert, et dans quel cas on peut l’invoquer, il vaudra mieux attendre… un article du blog (clin d’oeil aux pénalistes, coup de coude, clin d’oeil, coup de coude).

 Quant aux règles qui gouvernent l’administration de la preuve, elles sont pour le moins floues. On a parfois l’impression de pouvoir balancer n’importe quel indice trouvé par terre au cours de l’enquête – car, nous l’avons dit, le parfum américain de la procédure se fait également sentir par la participation de l’avocat à la phase d’enquête, sur le terrain. Très tard dans le jeu, on vous remettra un « manuel du droit des preuves », car la question deviendra tout à coup centrale dans l’un des procès. Mais ce manuel fera rêver n’importe quel étudiant en droit, puisqu’il fait… moins de dix lignes !

 Même la nature exacte du procès n’est pas très claire. Le fait que siège un juge unique, sans jury, fait penser à une phase d’instruction, ce d’autant plus que, si vous perdez, le juge annonce un « renvoi aux assises ». Pourtant, un verdict est prononcé : « coupable » ou « non coupable ». Cette phase judiciaire non identifiée doit en tout cas se dérouler sur un maximum de 3 jours, une loi de l’univers de PW ayant constaté la pénurie de moyens judiciaires et limitant la durée des audiences pour assurer l’écoulement du stock d’affaires en cours, peu important la complexité de l’affaire… une solution innovante, qui pourrait bien inspirer nos gouvernements dans les années à venir.

 Enfin, d’un pur point de vue vidéoludique et non plus juridique, un reproche souvent adressé à PW est son extrême linéarité. Lors de la phase d’enquête, derrière une trompeuse impression de liberté, se cache un « script » très précis : pour débloquer la suite du jeu, il faut une série précise d’actions (visite de lieu, question à un témoin), dans un ordre précis. Si tout à coup une étape vous échappe, vous êtes bloqué.

 Alors, faut-il renoncer à acheter PW ?

 Antithèse : « Phoenix Wright » mérite d’être acheté

 Si PW ne vous apprendra rien sur le plan du droit, c’est parce qu’il fait le choix de mécaniques de jeu très simples, au service de scénarios complexes. Cet aspect « arcade » que l’on n’attendait pas dans une simulation de procès, c’est précisément ce qui procure le plaisir de jeu. Peu importe si cela ne se passe pas comme « en vrai », et même tant mieux. L’ambiance est posée au début de chaque déposition de témoin : des bandeaux représentant les yeux des deux avocats arrivent de chaque côté de l’écran et se croisent avec un bruit métallique, comme pour annoncer un match de boxe entre vous. Les interventions de Phoenix – « UN INSTANT » ou « OBJECTION ! » – se matérialisent par des bulles de BD géantes, accompagnées de bruitages de dessins animés, et sont assénées comme des gifles.

Lorsque Phoenix use d’un argument particulièrement fort, il le ponctue en frappant sur son bureau – qu’on le soupçonne d’avoir rempli préalablement de clous et de morceaux de verre pour faire plus de bruit. Le résultat n’est pas sans rappeler les bruitages de la principale Musso dans la série « Parker Lewis ne perd jamais », que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître.

 Le système d’interrogatoire à deux boutons, dont on craint le simplisme dans les premiers instants, se révèle agréable à l’usage. Il traduit le plus souvent assez fidèlement votre pensée. Vous trouvez étrange que le témoin soit entré dans l’appartement de la victime, alors que le meurtre était déjà censé avoir eu lieu ? Mettez-le sous pression. Il répond que c’était pour appeler les secours depuis le téléphone du vestibule. Mais vous vous souvenez qu’entre 14 et 15H il y avait une coupure d’électricité : OBJECTION ! Il répond que les téléphones n’ont pas besoin d’électricité pour fonctionner. OBJECTION : c’était un téléphone sans-fil ! Mais l’éléctricité venait d’être rétablie dit-il, la preuve on le voit dans le fond d’une photo prise par un passant, sortant de l’immeuble, à 15h14. UN INSTANT ! Il y avait eu un changement d’heure la nuit précédente, et l’horloge n’avait pas encore été réglée par les services de la ville, il était donc 14h14 ! Quel plaisir de voir le témoin craquer de plus en plus, tandis que retentit la musique de votre victoire – au moins temporaire -, le morceau « cornered » (« acculé ») de la bande originale.

 Bien sûr, au début du jeu, le faible nombre d’indices permet une tactique du type « je clique sur à peu près tout et ça finira bien par marcher ». On finit par cliquer sur le bon objet, déclenchant ainsi un long monologue de Phoenix décrivant une situation qu’on n’avait absolument pas imaginée.

 *CLIC au pif sur une banane dans l’inventaire*. Phoenix : « si le singe s’agite quand il voit le témoin, c’est parce que celui-ci lui a donné une banane, or nous savons que cet homme était parti de chez lui les mains vides, puisque cela a été affirmé par une voisine qui l’avait croisé dans l’escalier, mais il a trouvé cette banane dans la coupelle de fruits de l’appartement de la victime après son horrible forfait, il a commencé à la manger en revenant des lieux du crime, et a donné le reste au singe du zoo qui se trouvait sur la route revenant à son appartement ! MONSIEUR, VOUS ÊTES L’ASSASSIN !! ». Le joueur : « euh, ouais, voilà !! ».

 Mais ce genre de subterfuge devient de plus en plus délicat au fur et à mesure que le jeu avance et que le nombre d’indices, y compris parfaitement inutiles, devient très important. Parfois, il est même demandé d’arrêter une vidéo au bon moment et de cliquer au bon endroit sur l’image, ce qui exclut quasiment le hasard et requiert une vraie compréhension de l’énigme. Lors de la dernière affaire, des manipulations de type « police scientifique » viendront de plus agrémenter la phase d’enquête, et ajouter encore quelques phases de puzzle à la gestion des indices.

 Alors, faut-il acheter PW ?

 SYNTHÈSE : « si à [votre âge +1] ans on n’a pas Phoenix Wright, on a raté sa vie »

 Phoenix Wright : ace attorney est un excellent jeu, très plaisant, prenant, dont la linéarité est rapidement pardonnée tant elle est le prix à payer pour bénéficer de scénarii sophistiqués, de procès aux retournements spectaculaires, de personnages attachants et de dénouements géniaux. Son prix sur les plateformes iOS est très faible – même s’il vient, me semble-t-il, d’être relevé de 4 euros à 4,50 – si on le compare au prix auquel il était vendu sur sa plateforme d’origine, la Nintendo DS (45 euros, dix fois plus).

 Nous vous conseillons donc vivement son acquisition si vous êtes possesseur d’un iphone ou ipad (le jeu ne semble pas disponible pour Android à ce jour).

 On attend avec impatience le portage sur iOS des suites de l’épisode ace attorney, les aventures de Phoenix Wright constituant à l’origine une trilogie. Le principe de ce portage a été confirmé par l’éditeur, même si aucune date n’a été annoncée pour la France jusqu’ici.

 D’ici là, les plus courageux et les plus mordus pourront poursuivre leur exploration de cet univers en se procurant le long-métrage qu’a inspiré le jeu, dont voici la très kitsch bande-annonce. Double avertissement : 1° des éléments de l’intrigue du jeu sont révélés ; 2° c’est vraiment très kitsch.

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(6 commentaires)

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  1. Ayant pratiqué les quatre premiers il y a des lustres je peux confirmer que, bien qu’ils n’aient pas grand chose de juridique, les jeux de cette franchise sont extrêmement distrayants!

  2. Pour avoir passé quelques longues heures sur la version NDS il y a un peu plus d’un an, je dis oui, oui, trois fois oui. Il faut évidemment laisser ses habitudes de juriste de côté (après tout, on s’imagine mal un vrai plombier s’offusquant de la faune rencontrée dans les tuyaux d’un Super Mario) : nous sommes dans un tribunal de série TV, l’accusé est toujours innocent, l’accusateur toujours coupable, le procureur cruel et prêt à toutes les bassesses et l’assistance est prête à joncher la salle de cotillons à tout moment. Mais l’ensemble est hautement distrayant et souvent désopilant, et prouve qu’on fait encore d’excellents jeux avec trois sprites et deux animations pour peu que les concepteurs aient de la suite dans les idées.

    Et au moins, comme ça, les étudiants de M. Netter ne se demanderont plus « ce que le prof il fait de ses week-ends ». Un mystère existentiel de révélé, c’est toujours ça de pris au passage.

  3. En passant, je signale que le film (que je n’ai pas vu) a été réalisé par Takashi Miike, dont les oeuvres précédentes sont tout sauf des nanars et qui est célèbre pour sa capacité à changer brutalement de genre d’un film sur l’autre, ou même en plein milieu (Audition, qui commence en chronique de moeurs à la française mais bascule soudainement dans le thriller horrifique à faire passer The Shining pour une comptine). Donc si l’on passe outre la cataracte de tenues fluo et perruques en plastique, ça pourrait être très réussi.

    1. Vous faites bien de le préciser ! Vous vous dévouez pour tester le film ?

      1. Pas besoin de dévouement, j’en avais de toute façon l’intention. Sus aux avocaillons métrosexuels en costume à paillettes ! Banzaï !

    • Xénophée on 7 mars 2013 at 17 h 49 min
    • Répondre

    Je ne connaissais pas ce jeu (d’ailleurs je ne connais pas grand chose dans ce domaine) mais cet article était vraiment amusant à lire. J’ai éclaté de rire pour la comparaison du personnage avec Sonic !

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