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Fév 22

Examen Droit et littérature : « une communauté sans lois »

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Mon collègue Lionel Miniato, qui est aussi l’un des animateurs du blog Droit et cinéma, a créé à la rentrée 2012 un cours de Droit et littérature, proposé aux étudiants de 3ème année de licence droit du Centre universitaire Jean-François Champollion d’Albi. A l’issue des 18 heures d’enseignement, une épreuve consistait à rédiger, en une heure, un court texte de fiction sur un thème imposé. Lionel Miniato nous a proposé de retranscrire sur ce blog le texte de la meilleure copie, dont l’auteur est Mademoiselle Amandine Soriano. Les meilleurs étudiants ont été récompensés par des ouvrages de Droit et littérature (notamment ceux de François Ost, Antoine Garapon et Denis Salas) ainsi que des romans et récits dans lesquels le droit et la justice occupent une place centrale (notamment les récits de Gide, Crime et châtiment de Dostoïevsky et La panne de Dürrenmatt).

Nous proposons à ceux de nos lecteurs qui voudraient s’amuser un peu de proposer leur propre version du sujet, sous forme de commentaire sous l’article si le texte est court, sous forme d’article indépendant s’il est plus long (me contacter alors).

SUJET : Imaginons une communauté composée d’hommes, de femmes et d’enfants qui, pour des raisons que nous ignorons – mais que vous pouvez le cas échéant imaginer -, vit isolée du reste du monde. Au sein de cette communauté, toutes les lois ont été abolies (à moins qu’il n’y en ait jamais eu ?) et il n’y a pas véritablement de chef. Un jour, on ne sait comment – mais vous pouvez me renseigner sur ce point -, vous arrivez à rejoindre cette communauté. D’étranger, vous devenez peu à peu « citoyen » de la communauté. Vous avez alors l’intention que la communauté se dote de lois… En un court récit, je vous laisse imaginer la suite de vos aventures. Votre récit peut prendre n’importe quelle forme littéraire, et celui-ci sera évalué tant du point du vue du fond que de la forme.

Alice au pays des horreurs

Alice in Wonderland, illustration de Jessie Willcox Smith

Chapitre premier : la découverte

Voilà un jour que je suis arrivée dans cette communauté qui me paraît aussi froide et aussi glaciale que le Néant. J’observe, recluse derrière ma fenêtre, et j’y aperçois une cour. Là, les enfants ne jouent pas comme des personnes normales, ils sont blancs, aussi pâles qu’un vampire n’ayant pas bu de sang depuis des jours, ils marchent lentement, ils semblent dépités. Les femmes sont aux fourneaux, et dans un chaudron elles préparent une chose plutôt… inhabituelle : on dirait des os humains ou du sang mêlés à d’étranges ingrédients. Je n’aperçois pas les hommes, ils sont sans doute au fond de la cour, dans cette pièce interdite, à laquelle même les plus anciens de la communauté ne peuvent accéder. Je me demande ce qu’il pourrait y avoir et je pense m’y aventurer mais j’aurais trop peur des conséquences.

J’ai peur dans ce monde si obscur, ce monde qui semble figé par le temps, ces enfants qui paraissent dédiés à un avenir indécis et perturbé. J’ai l’impression d’être prisonnière, je n’ose bouger si ce n’est les yeux. J’ai froid à un point tel que c’est comme si des centaines de lames me poignardaient toutes en même temps, je ne pense plus qu’à la douleur que j’éprouve. Mais alors, dans ce monde funeste, n’y a-t-il pas de lois pour le régir ?

J’ai l’impression que la seule et unique loi soit celle du silence.

Chapitre deuxième : le cauchemar

Déjà trois jours que je suis enfermée dans cette pièce glaciale, et la seule chose que je peux faire est d’observer ces gens par la fenêtre. J’ai comme un mauvais pressentiment qui me dit que, bientôt, ce sera mon tour. Mais mon subconscient ne cesse de me demander ce qu’il va m’arriver et je ne peux répondre. J’aimerais tellement que maman sois-là mais je ne sais pas où elle est, ce dont je suis sûre c’est qu’elle est morte d’inquiétude depuis que j’ai disparu. Mais où suis-je ? Que m’arrive-t-il ? Suis-je morte ? Ou est-ce pour bientôt ?

Je n’ai plus le temps de réfléchir, j’entends quelqu’un venir, ce sont des hommes, ils vont m’emmener, je le sais, je le sens. Ils ouvrent mon cachot, ça y est. Ils s’approchent de moi comme des loups enragés, ils m’agrippent avec une telle force que je sens mes os se briser, mais je suis bloquée, je n’arrive pas à bouger, ni à me défendre, même ma pratique de dix ans d’arts martiaux ne me sert à rien. Ils m’ont toujours entre leurs mains et je n’arrive pas à me débattre. On se dirige vers la salle interdite, mais que va-t-il advenir ?

Ils me disent « tu es la prochaine », je ne comprends pas. En entrant dans la pièce interdite, une peur encore plus forte et encore plus intense m’envahit. C’est un endroit sombre, juste de toutes petites lumières permettent à peine d’apercevoir des instruments bizarres. Ce sont des instruments de torture, il y a un fauteuil imprégné de clous qui vont me transpercer le corps de part en part. Je vois un chalumeau, des cutters, des chaines, un bain de sang, une hache. « Seigneur Dieu protégez-moi », je ne cesse de prier pour que l’on vienne me sauver.

Mais personne ne vient… Les hommes m’attachent, nue sur une chaise, et commencent un par un à m’enlever ma dignité. A l’intérieur de moi je hurle mais, physiquement, impossible de bouger, je pleure, ma seule envie est de mourir vite. Ils pénètrent à l’intérieur de moi toute sorte d’objets contondants et je saigne, je saigne comme si j’accouchais de lames de rasoir. Un autre homme prend des ciseaux, j’ai si peur mais je veux tellement mourir. Il me coupe les cheveux, l’autre prend une pince et commence à m’arracher les ongles et les dents, je sens que mon cerveau ne suit plus, je vais m’évanouir. Un dernier homme me brûle l’œil au chalumeau avant que je perde connaissance. Je ne suis plus là, je suis inconsciente mais mon esprit se rappelle : oui, je revois la marmite et je comprends, je comprends que les femmes font cuire les restes et la dépouille de mes jeunes prédécesseurs et que c’est cela qui nourrit leurs enfants.

Je m’appelle Carmen, j’ai 13 ans, j’ai été enlevée, séquestrée, violée, torturée et je suis en train de mourir avant de me retrouver dans l’assiette de petits enfants. Je m’appelle Carmen, j’ai 13 ans et je suis morte.

Chapitre troisième : la réalité

Je me revois en train de hurler, les yeux fermés, mon dos dégoulinant de sueur, en train de bouger dans tous les sens. Puis, j’entends une voix, une voix aussi douce qu’un ange. C’est celle de maman : « ma chérie, ma chérie, c’est maman, je suis là ». J’avais l’impression que maman m’accueillait au Paradis, ça y est, j’étais morte, le calvaire était fini. En réalité, quelques secondes après, mes yeux commencèrent à s’ouvrir, j’aperçus ma chambre, mon bureau, ma maman chérie. Alors étais-ce cela le Paradis ?

J’avais encore les larmes plein les joues mais maman me dit « ce n’est rien, tu as fait un cauchemar ». Pourtant, c’était tellement réel, n’est-ce pas ?

Amandine SORIANO

Étudiante en 3ème année de Licence de droit

Centre universitaire Jean-François Champollion

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(10 commentaires)

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  1. Elisabeth Forget

    Un cours « Droit et Littérature » pour les étudiants de L3 ? Quel rêve ! Si seulement davantage d’universités avaient les moyens de proposer cela à leurs étudiants …

    1. Miniato

      Venez à Albi…

  2. Lionel Miniato

    Merci beaucoup Emmanuel de cette très belle présentation. En attendant, je l’espère, d’autres contributions sur ce blog. C’est une très bonne idée ! Et à l’année prochaine !
    Lionel Miniato.

  3. Amandine Soriano

    Merci beaucoup Monsieur Netter de m’avoir fait l’honneur de publier ma copie sur votre blog (blog qui est d’ailleurs SUPERBE). Très bonne continuation à vous.
    Sincères Salutations.
    Amandine Soriano.

  4. Réussir en droit

    Excellente initiative ! Malheureusement je trouve que l’on néglige beaucoup l’aspect littéraire (qui est essentiel) dans la filière juridique !
    Je ne peux qu’encourager de telles entreprises !

  5. malpa

    En 1970 à Buenos Aires, Jorge Luis Borges a publié sa réponse au sujet de M. Miniato. Il l’a intitulée « Le Rapport de Brodie ». Dernière nouvelle du recueil éponyme, disponible en français en Folio.

  6. Xénophée

    Pas mal comme sujet ! Je crois bien que je vais me laisser tenter ! Je reposterais un message ensuite une fois que mon imagination aura débordé ! J’ai fais un bac L (même si je ne suis pas une as de l’orthographe) et j’ai constamment envie d’écrire.

    Par contre, je suis un peu glauque donc le résultat risque d’être un peu tordu…

    Une étudiante en L2 de l’UPJV.

  7. Jean-Philippe Narval

    Des rêves plein la tête, empli du fol espoir que je pouvais contribuer à faire changer le monde, j’avais rejoint la Communauté du Pommier. Autrefois puissante, elle était entrée récemment dans une phase de déclin. Les adhérents m’expliquèrent cependant que l’espoir renaîtrait bientôt : après la désignation d’un nouveau chef, un cap serait à nouveau fixé, et nos énergies, plutôt que de se disperser en vaines querelles et luttes de clans, tendraient à nouveau vers une fin glorieuse nous dépassant tous. Restait à trouver celui qui désignerait du doigt cette nouvelle direction. Deux candidats étaient en lice : François et Jean-François. Il m’apparut cependant que les similitudes entre impétrants ne s’arrêtaient pas à leurs prénoms, mais se prolongeaient dans des arguments de campagne largement redondants. Peu importe : le vote allait tout régler. Les adhérents de la Communauté du Pommier furent appelés à décider à main levée. Qui vote pour François ? Qui vote pour Jean-François ?

    Le résultat, hélas pour nous tous qui cherchions un capitaine à la légitimité affirmée, quel qu’il fût, se révéla extrêmement serré. Pire : on fit remaquer qu’une rangée d’adhérents, sagement alignés au fond de la salle, dans une zone il est vrai assez mal éclairée par nos projecteurs, avaient levé la main sans être comptés. Jean-François ne considéra guère l’argument, et se proclama fièrement Grand Arboriculteur, qui est le titre de gloire dont peut se targuer le chef de la Communauté du Pommier. François devint rouge, et on le sentait prêt à saisir Jean-François au collet pour vider la querelle d’une manière virile mais fort peu conforme à mes idéaux démocratiques.

    « Sont-ce là des manières ? N’y a-t-il donc aucune Loi qui régisse cette Communauté ? », m’exclamai-je. « Connard », m’entendis-je répondre, ce qui, en dépit du self-control hérité de certains de mes ancêtres dans la branche maternelle – je suis 1/32e anglais – me fit quelque peu sortir de mes gonds. Constatant mon courroux, mon interlocuteur fit un geste d’apaisement, et corrigea l’illusion auditive qu’il avait suscitée : « CONARE, la Commission Nationale des Recours, c’est à elle qu’il faut adresser l’affaire ». On fit cependant valoir, plus loin dans la salle, et en termes virulents, que cette Commission étant présidée par un partisan déclaré et assumé de Jean-François, elle n’avait guère plus de légitimité qu’un sac de briques.

    De loin en loin, parmi l’assistance, résonna alors un mot, aux consonances magiques et tribales. « Leméyeurdentrenoo », « leméyeurdentrenoo », « il faut faire appel à lui ». On m’expliqua qu’il s’agissait d’ « Alain », sage respecté entre tous, lui même précédemment Grand Arboriculteur de la Communauté. « Appelons-le », proposai-je, enthousiaste. Un homme vêtu d’un costume sombre et à l’air important amena son téléphone portable à son oreille, appelant Alain, au milieu d’un silence respectueux et tendu. Par la voix de cet intermédiaire, « leméyeurdentrenoo » proposa une procédure transparente, équilibrée, impartiale, qui permettrait de sortir de la crise de la meilleure façon. Jean-François expliqua qu’il était parfaitement d’accord pour accepter les conclusions d’une telle procédure, à condition que ces conclusions soient que c’était lui le chef. Vexé, Alain raccrocha brutalement.

    La crise prenait de l’ampleur. Tout à coup coiffé d’un tricorne et vêtu d’un uniforme napoléonien période impériale, François appela ses grognards à le rejoindre, et à constituer une armée. Plusieurs adhérents sortirent de nulle part des cornes de brume, qu’ils firent hurler à m’en déchirer les tympans, tandis qu’une armée adverse se constituait sous les ordres de François. Chaque camp se constitua en unités de cavaleries, dont je notais avec étonnement qu’elles étaient juchées sur des bœufs – une histoire de chevaux roumains non livrés, me souffla-t-on. La charge allait commencer, François et Jean-François saisirent chacun une corne de brume, énorme et dorée, et soufflèrent dans un bruit de cauchemar…

    Mon smartphone sonna – ma sonnerie était un coup de corne de brume – et je me réveillai tout à coup, soulagé d’être sorti de mon vilain cauchemar. J’allais me lever et prendre tranquillement mon petit-déjeuner, quand tout à coup un second coup de corne de brume retentit.

    Je me trouvais à nouveau dans la Communauté du Pommier. Je m’étais endormi sur une chaise pendant les négociations nocturnes entre Francistes et Jean-Francistes. Comme dans le rêve de mon rêve, les négociations ayant échoué, ils enfilèrent des costumes militaires impériaux, montèrent sur leurs bœufs et chargèrent. Resté neutre, je me trouvais au milieu du choc, et péris écrasé.

    1. Emmanuel Netter

      Soucieux d’offrir à son lectorat un trolling de qualité, le blog « Un peu de droit » s’est adjoint comme vous pouvez le constater les services d’un troll de gauche, qui s’ajoutent aux services de notre troll de droite que les lecteurs de la première heure connaissent bien (je ne prononce pas son nom, ça pourrait l’invoquer).

  8. palpatine

    Oh une Amandine lectrice des 120 journées de Sodome !! (Faut me la présenter !)

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