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Juil 02

L’oubli en guise de réconfort : Clio contre Léthé.

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Suite des plaidoiries des concours d’éloquence.

 A la différence de « Faut-il réveiller le juge qui dort? Uchronie judiciaire en un acte et demi » publié précédemment, le texte suivant traite d’un sujet ô combien plus grave, sensible et politique.

 Il a été présenté lors du concours de plaidoirie des élèves avocats pour la défense des droits de l’Homme en janvier 2012.

 Ce concours se tient chaque année au Mémorial de Caen et se déroule sur 3 jours. Chaque école d’avocats de France présente un candidat qui doit défendre en 10 min un cas – concret, existant et tiré de l’actualité- de violation des droits de l’Homme.

 Les différents thèmes choisis par les élèves avocats étaient cette année: l’exécution de Khadafi, celle de Troy Davis, la condamnation de Dany Leprince, le cas d’une fillette excisée en France, celui d’une chinoise de 2 ans écrasée dans l’indifférence (juridique) générale, l’enfermement d’une chrétienne pakistanaise pour avoir bu l’eau du puits réservé aux musulmanes, un enfant martyr syrien etc…

 Du drôle, du funky, de la légèreté donc au menu.

 Ma défense parlait de Gil Won Ok, coréenne de 90 ans et ianfu (je vous laisse découvrir et laisse monter le suspense).

 Une dernière précision: les personnages ont tous existé, certains vivent encore et occupaient les postes présentés. Bien évidemment, ce sont mes paroles que je place dans leur discours et n’engage que moi. La 1ère partie est par contre une fiction juridique.

 Bonne lecture!

 

L’oubli en guise de réconfort : Clio contre Léthé.

 

Ianfu est le terme japonais pour désigner, pendant la Seconde Guerre Mondiale, les femmes de réconfort.

 MANUEL DE BONNE CONDUITE A L’USAGE DES IANFU

« Art. 1 : L’ianfu est préposée au repos du guerrier nippon. Elle doit assurer un accueil chaleureux et veiller au bien être des soldats de l’armée japonaise. L’ianfu devant montrer respect et soumission, elle doit être aimante et prévenante.

Art. 2 : L’ianfu ne pourra parler sa langue d’origine, exercer d’autre religion que le culte shintoïste dédié à l’Empereur, ni détenir aucun objet de sa vie passée. Un prénom lui sera attribué. L’ianfu sera marquée par un tatouage, consacrant ainsi sa nouvelle vie aux plaisirs des soldats et l’affermissement de leur moral.

Art. 3 : L’ianfu ne pourra rien posséder, hormis la gloire de servir l’Empire Showa. Elle n’aura d’autres loisirs que les amusements qu’elle procure aux soldats. Elle n’aura de repos tant que les soldats ne seront satisfaits.

Art. 4 : L’ianfu ne pourra montrer un visage flétri par les années, ni un corps vicié par la maladie, ou déformé par la grossesse. Le cas échéant, l’ianfu verra son cas examiné par les médecins de l’armée japonaise, qui éradiqueront, par tous moyens, les symptômes qui la rendent impropre à la satisfaction des besoins des soldats.

Art. 5 : L’ianfu est déclarée être meuble, et comme tel, appartient à l’armée japonaise. Elle devra se soumettre aux volontés de ses maîtres et tout mécontentement de leur part sera sanctionné par la mort. Elle ne pourra être affranchie, contracter mariage, ester en justice, ni procréer. Elle sera enterrée par ses sœurs de réconfort, dans un lieu clos qui lui est réservé, hors des terres consacrées.

Art. 6 : L’ianfu est déclarée être consentante, rémunérée, et heureuse de participer à l’effort de guerre des pays intégrés par le Japon. »

« Je suis Aso Tetsuo, médecin et gynécologue de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre Mondiale. Je suis le premier à avoir inspecté les centres de réconfort où travaillaient les ianfu. Vous ne savez pas ce que sont ces centres ?! Mais, voyons, ce sont les cadeaux divins du Fils du Ciel à ses soldats ! Comment vouliez-vous qu’on lutte contre les maladies vénériennes qui décimaient notre armée, si on ne contrôlait pas, vers qui, nos soldats allaient chercher un réconfort, bien légitime ? Ces lieux – de plaisir et de joie, j’insiste la dessus- étaient l’idéal ! Toutes les jeunes filles recrutées étaient pures, et saines. Il relevait de ma responsabilité de m’assurer qu’elles étaient vierges, aussi, préférions nous choisir parmi les candidates (et elles étaient nombreuses !), les plus jeunes… Oh, elles avaient entre quatorze et dix neuf ans en majorité. Certaines, les plus ferventes admiratrices de nos soldats, avaient même dix ans ! Vous rendez-vous compte, de la chance, offerte à ces jeunes filles, d’effacer le déshonneur d’être nées dans un pays comme la Corée, la Chine, les Philippines ou l’Indonésie, en participant à l’effort de guerre ?!

Je me souviens d’une ces filles, Keiko, me semble-t-il. Elle vouait un culte à l’Empereur parce qu’il avait autorisé son pays, la Corée, à rejoindre la « Sphère de coexistence et de coprospérité de la Grande Asie ». Cette Keiko me remerciait à chacune de mes visites. Je l’ai soignée à de nombreuses reprises et l’ai même opérée, sur sa demande, afin qu’elle puisse continuer son service envers les soldats. »

Yasuji Kaneko était, quant à lui, un des soldats de l’armée japonaise.

« Quand on arrivait sur la ligne de front, on se précipitait dans les centres de réconfort déjà installés par les kempeteï – la police d’occupation japonaise. Ils avaient exigé des chefs de villages qu’ils nous fournissent en filles. S’il n’y avait pas de centre ? Le commandant en faisait créer un, en passant par des intermédiaires, qui proposaient des emplois aux filles. Ou alors…on les attirait en leur promettant qu’on allait libérer leur père, ou leur frère, qui avaient résisté à l’armée. Oh, parfois, quand on arrivait dans une ville, les camarades et moi, on choisissait les filles directement dans les écoles. Et on les prenait, là, sur place, à même le sol…Et puis ? On les emmenait dans nos camions, avec celles que d’autres avaient sélectionnées dans les rues, et on les laissait dans un centre. Ah les filles criaient, mais on n’en avait rien à faire ! On était les soldats de l’Empereur, ça nous était dû ! On suivait la voie du guerrier – le Bushidô – et la politique du Général Okamura ; Pille Tout ! Brûle Tout !Tue Tout !.. C’est ce qu’on nous a enseigné tout petit… Certains soldats étaient contre et refusaient de participer, alors le commandant les a fait fusiller ; c’étaient des traitres à l’Empereur ! Une fois, à Java, on a trouvé des Hollandaises. Mais le commandant nous les a enlevées, hein, c’est normal, c’était pour les gradés. Ils les ont prises en photo, et, à une soirée de l’armée, chaque membre de l’état major en a choisi une, selon son portrait…

Ah oui, y en avait une, aussi, dans ce camp de Mandchourie, Keiko. Elle venait d’arriver et elle n’était pas docile – alors que ce n’était qu’une prostituée ; elle était là pour nos besoins ! Elle a cherché à s’enfuir, pour rejoindre ses parents, disait-elle ! Le commandant m’a ordonné de la punir… Oh elle a survécu ! Elle était tenace, accrochée à la vie ».

«  Mes parents m’ont appelée Gil Won Ok, mais pendant 5 ans, j’ai du répondre au prénom de Keiko. Je suis née en 1927 dans le pays du Matin Calme. Ce matin là, pourtant, quand je suivis l’homme qui nous proposait du travail, le bruit et la fureur des bottes, des chars et des fusils déchiraient la douceur du jour naissant. J’avais 13 ans… Une enfant, pas même une femme, malgré ces quelques gouttes de sang qui avaient fait la fierté de ma mère. Serai-je alors une femme lorsque les soldats verseront mon sang en me déchirant les entrailles ? Le sang…fidèle compagnon pendant cinq années passées en Mandchourie. Le sang, et l’incompréhension de ce qu’attendent les soldats, cette première fois. La honte, toujours. La douleur, omniprésente, tapie en embuscade et qui jaillit, dès que je ferme les yeux, encore aujourd’hui.

Raconter ? Dire l’avilissement abject ? La négation de mon âme, de mon humanité ? Peut-on encore même évoquer une dignité, quand 30 soldats se succèdent sur moi ? Quand je tremble à l’idée d’être tatouée, comme cette autre fille, à l’intérieure de la bouche ; quand je n’ai fait qu’exister, subir, sans vivre ?

Mon corps est comme un champ de guerre…Non, il est la carte de cette guerre, imprimée dans ma chair : la cicatrice, laissée par un coup de sabre sur mon crâne de petite fille ; celles des tumeurs, secrétées en réponse au viol quotidien de mon corps. Le vide, physique, et béant en moi, après l’opération de ce médecin pour me retirer l’utérus, les avortements répétés m’ayant rendue inapte au service, à quinze ans…

Après cela, vous raconter comment j’ai repris ma vie semble inutile. Ma vie d’après. Celle où j’ai retrouvé mon nom, Gil, où j’ai du le ré-apprivoiser et abandonner Keiko à la nuit. »

Gil won Ok a aujourd’hui 84 ans. Elle est une de ces 200 000 ianfu – un chiffre qui n’est qu’une estimation. Elle est une des rares survivantes de ces centres qu’un État guerrier, en guerre, a nommé, ultime ironie, de « réconfort ». Ces centres – où, au nom du plaisir de ses troupes et de l’effort de guerre, un gouvernement a organisé la servitude de centaines de milliers de femmes – ne sont toujours pas reconnus par l’État japonais.

Pourtant les témoignages abondent ; ceux de Gil, d’autres femmes, des soldats de l’armée, des médecins de ces centres. Des documents ont été mis à jour dans les archives japonaises et néerlandaises. Ces preuves, montrant l’implication directe de l’État Showa dans la création de ces centres, dans le rapt, dans la prostitution forcée, de masse d’au moins 200 000 femmes, ces preuves sont balayées d’un revers de manche par l’État japonais. Et ce, malgré depuis plus de dix ans, les recommandations de l’O.N.U., les résolutions et les demandes réitérées du parlement européen, du congrès américain, des gouvernements hollandais, canadien et anglais. Le gouvernement japonais, lui, refuse d’admettre son implication et la réalité des demandes des victimes. Ah, certes, de – timides – excuses ont été prononcées en 1993. Mais partielles et sans véritable reconnaissance !

Depuis, Gil et ses sœurs de consolation manifestent encore tous les mercredis devant l’ambassade du Japon en Corée. Depuis, leur combat a quelque écho médiatique…Depuis, des membres du gouvernement japonais estiment que le problème est réglé, comme l’a souligné le 1er ministre à l’automne 2011…Depuis, des historiens japonais affirment que les ianfu étaient consentantes et rémunérées ! Ils affirment que les conventions de La Haye et de Genève, interdisant ces pratiques, avaient – certes – été ratifiées par le Japon en 1907 et 1925, mais ne s’appliquaient aux colonies japonaises comme la Corée, la Chine ou l’Indonésie !

Ce que réclame Gil Won Ok, n’est pas la vengeance. Simplement, une reconnaissance de son préjudice, de la torture, de l’esclavage subi pendant cinq ans. Pendant cinq années, le corps de Gil a été utilisé, comme s’il n’était rattaché à une âme, à une conscience, à une humanité, à des droits.

Ce que réclame Gil Won Ok ? Qu’on lui rende sa dignité d’être humain, une dignité bafouée, annihilée dans le fracas des sabres, des bottes, et pour la plus grande gloire d’un État.

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(1 commentaire)

  1. palpatine

    Comme j’en parlais avec Emmanuel sur Twitter, je recommande, sur le sujet (en fait les origines des femmes de réconfort après le massacre de Nankin), « City of Life and Death » ( http://palpatine42.free.fr/blog/post/2010/07/25/Nankin-massacre — « Nankin » en français). Il faut aussi avoir le coeur bien accroché… (On y voit assez longuement la création d’un premier centre, et le traitement accordé aux pensionnaires…)

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