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Sep 18

Liberté d’expression et limites à l’imbécillité

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Ah, comme ils doivent jubiler, les extrémistes de tous bords…après un printemps arabe concentré sur la demande de liberté et caractérisé par l’absence de slogans anti-américains et anti-israëliens, les fous de Dieu sont de retour. Le bon vieux schéma simpliste a refait son apparition : une œuvre critique de l’islam est publiée en occident, elle est diffusée dans le monde musulman, et provoque des réactions enflammées dans les pays concernés, ce qui permet à nos réacs de déclarer à bon compte que décidément, ces gens-là n’ont pas notre degré de civilisation. Manifestations violentes, débordements, drapeaux brûlés, fumigènes et lacrymogènes, et même meurtres…des scènes étrangement similaires à ce qu’on a pu connaître à l’époque des fameuses caricatures de Mahomet, le prophète de l’islam. Tout cela se répète aujourd’hui.

Maman, je peux jouer à qui est le plus débile ?

Cette fois-ci, la source de la colère n’est pas un dessin, ni même à mon sens une œuvre d’art. Car pour mériter ce qualificatif, encore faudrait-il que l’œuvre en question, un film intitulé « Innocence of Muslims » sur la vie de Mahomet, atteigne un certain standard. Or, même si l’on met à part le côté « blasphématoire » du film, force est de constater que ce machin – dont je viens de m’infliger la bande-annonce de 14 minutes au péril de ma santé mentale – n’a aucune qualité. Les acteurs sont nuls, mal dirigés, les décors sont en carton-pâte, le propos est extrêmement caricatural. Mahomet y est montré comme un déséquilibré, fils bâtard de parents inconnus, meurtrier, homosexuel et pédophile, parlant aux ânes et inventant des principes religieux en fonction de ce qui l’arrange. Quant à la naissance de l’islam, elle y est présentée comme une invention de la femme et de l’oncle de Mahomet : face à ses attitudes excentriques, ils décident de le calmer en lui faisant croire qu’il est le prophète d’une nouvelle religion, qu’ils inventent en mélangeant la Torah avec des extraits de la Bible. Il n’y a strictement rien à tirer de cette daube, la qualité technique est nullissime et la critique n’est ni amusante, ni intelligente, ni subtile. Rien à voir avec les pamphlets voltairiens, ou les caricatures de Mahomet, dont certaines étaient plutôt drôles.

Malheureusement, il s’est trouvé un certain nombre d’imbéciles pour réagir violemment contre ce film, comme l’attendaient sans doute ses auteurs. Soyons clairs, ces gens méritent notre plus profond mépris et notre plus énergique condamnation. Peu importe à quel point on se sent blessé dans ses convictions, la violence n’est pas une réaction justifiée. Outre le fait que ces réactions font des dégâts matériels et humains, cela ne fait que conforter ceux qui voient les musulmans comme des sauvages (alors que les manifestations étaient somme toute assez modestes).

Un manifestant protestant contre la présence de jus de fruit non voilé dans le film sur Mahomet.

Pour autant, et sans la mettre sur le même plan que des actes violents, peut-on considérer que la provocation elle-même était appropriée, en-dehors de sa piètre qualité artistique ? Jusqu’où peut-on aller dans une démocratie ? En effet, ce film nous interroge sur le contenu et les limites de la liberté d’expression.

Un américain peut-il dire que la Vierge Marie était de mœurs légères ?

L’Amérique, lieu d’origine du film litigieux, est une terre de contrastes. Il est admis que la religion y occupe une place importante, comme le montre l’histoire du pays, sa devise (In God We Trust) ou encore la manie qu’ont les politiciens américains de terminer leurs discours par la formule « God bless the United States of America ». Dans le même temps, la liberté d’expression, protégée par le premier amendement à la Constitution, y est vue comme une valeur fondamentale, plus encore que sur le continent européen : c’est la base de la démocratie américaine.

En effet, la Cour Suprême américaine, gardienne de la Constitution, a toujours été extrêmement réticente à admettre des restrictions à cette liberté. Outre la diffamation, la seule vraie limite à la liberté d’expression acceptée par la Cour est la notion de « fighting words », qu’on pourrait traduire par « mots agressifs ». Ainsi, dans un arrêt Chaplinsky contre New Hampshire de 1942, la Cour a estimé qu’on peut sanctionner « les mots obscènes, insultants ou « agressifs » qui, par leur seule prononciation, blessent ou tendent à créer une rupture de la paix », de telles paroles n’étant pas « essentielles à l’exposé d’idées » : la liberté d’expression doit ici s’effacer devant l’intérêt social1. Cette limite est qualifiée par la Cour elle-même d’étroite et ne semble concerner que les discours injurieux au sens strict du terme, comprenant des mots en eux-même insultants et susceptibles de conduire à la violence2.

Par contre, la Cour n’a jamais consacré la notion de « hate speech » (discours de haine, racistes ou discriminatoires), annulant par exemple la condamnation d’un leader du Ku Klux Klan pour incitation à la violence en faisant une distinction entre la simple incitation, non punissable, et l’action illégale imminente, qui elle est répréhensible (affaire Brandenburg contre Ohio de 1969). La Cour a également refusé qu’une loi punisse en termes généraux des formes d’expression provocantes en raison de la race, de la couleur, de la religion ou du sexe (affaire R.A.V. contre Ville de Saint Paul de 1991). Enfin, tout récemment, elle a refusé de sanctionner l’église baptiste de Westboro alors que ses membres avaient manifesté à proximité des obsèques d’un soldat homosexuel en brandissant des pancartes homophobes (affaire Snyder contre Phelps de 2011). La Cour a estimé que ces actions étaient protégées par le premier amendement et ne pouvaient donner lieu à dédommagement, même si elle reconnaît que les discours et pancartes étaient « outrageants ». A noter toutefois l’opinion dissidente du juge Samuel Alito, qui estime au contraire que « notre profond attachement au débat libre et ouvert n’est pas un blanc-seing pour le genre d’attaques verbales vicieuses qui s’est produit dans cette affaire »3. Il n’a pas été suivi par ses collègues.

Concernant le blasphème et l’attaque directe envers les religions, la Cour est la aussi extrêmement libérale, comme en témoigne la décision Joseph Burstyn, Inc contre Wilson de 1952. C’est là qu’on se rapproche le plus du cas qui nous occupe. Cette décision concernait la censure d’un film de Roberto Rossellini intitulé « L’Amore » dans lequel une paysanne naïve tombe enceinte d’un homme qu’elle prend pour Saint Joseph et croit donner naissance au Christ. Le film a été censuré sur la base d’une loi de l’Etat de New York sanctionnant les films « sacrilèges ». Or, selon la Cour, « du point de vue de la liberté d’expression et de la presse, il suffit de mentionner que l’Etat n’a pas d’intérêt légitime à protéger une ou des religions contre des opinions désagréables pour elles qui justifieraient une restriction sur l’expression de ces opinions ». La Cour conclut en estimant que « ce n’est pas le travail du gouvernement de réprimer des attaques, réelles ou imaginaires, contre une doctrine religieuse particulière, tant dans une publication, un discours ou un film »4. Ainsi, même les opinions jugées choquantes par les religions doivent pouvoir être publiées dans une démocratie.

On peut noter qu’il existe toujours des lois du XIXe siècle contre le blasphème dans certains Etats des Etats-Unis, mais elles ont été rendues sans effet par cette décision. Fort heureusement, le blasphème est donc autorisé aux Etats-Unis.

Conclusion : le droit US n’empêche pas de faire des films pourris

Il y a donc peu de chance que le film « Innocence of Muslims » soit interdit ou sanctionné pour insulte aux musulmans, du moins aux Etats-Unis. La provocation a beau être stupide ou inappropriée, cela ne suffit pas à la rendre illégale. Une sanction ne me semble pas non plus possible dans le cadre de la théorie des « fighting words », sachant qu’elle est très rarement appliquée. En effet, le film ne dit pas directement que Mahomet est pervers/violent/idiot ou je ne sais quoi, il ne fait que l’impliquer (même s’il le fait de manière très peu subtile).

On peut déplorer ou non l’absence de sanction, toujours est-il que le mal est déjà fait, le film a été vu, les réactions ont eu lieu. Et si ce film en particulier ne mérite aucune considération, il me semble important de maintenir le principe d’une large liberté d’expression et d’éviter au maximum toute censure. On ne peut ensuite qu’espérer que les choses finiront par se calmer et que la raison l’emportera…

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  1. En version originale : « There are certain well-defined and narrowly limited classes of speech, the prevention and punishment of which have never been thought to raise any constitutional problem. These include the lewd and obscene, the profane, the libelous, and the insulting or « fighting words » those that by their very utterance inflict injury or tend to incite an immediate breach of the peace. It has been well observed that such utterances are no essential part of any exposition of ideas, and are of such slight social value as a step to truth that any benefit that may be derived from them is clearly outweighed by the social interest in order and morality » []
  2. En l’occurrence, le plaignant avait traité un agent de « putain de racketteur et putain de fasciste » ou en anglais, « God-damned racketeer and damned fascist » []
  3. En anglais : « Our profound national commitment to free and open debate is not a license for the vicious verbal assault that occurred in this case » []
  4. En version originale : « However, from the standpoint of freedom of speech and the press, it is enough to point out that the state has no legitimate interest in protecting any or all religions from views distasteful to them which is sufficient to justify prior restraints upon the expression of those views. It is not the business of government in our nation to suppress real or imagined attacks upon a particular religious doctrine, whether they appear in publications, speeches, or motion picture » []

(1 commentaire)

2 pings

  1. Vincent Varlet

    Très bon article ! Et dire qu’ils appellent ça un « film » …

    Le problème semble loin d’être terminé. Ce mercredi, dans l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, on peut voir en couverture un musulman dans un fauteuil roulant, poussé par un juif orthodoxe, avec pour titre « Intouchables 2 ». En quatrième de couverture se trouvent également d’autres caricatures, représentant notamment Mahomet avec un nœud papillon s’apprêtant à lire la « liste des nominés pour l’Oscar du meilleur film anti-musulman ».
    Selon le directeur Charb, ces caricatures « choqueraient ceux qui vont vouloir être choqués en lisant un journal qu’il ne lisent jamais ».
    Devant un Premier ministre qui tire la sonnette d’alarme face à ce qui lui semble être une provocation dont on se priverait bien, Charb se justifie : « si on commence à dire ‘on ne peut pas dessiner Mahomet’, ensuite il ne faudra pas dessiner des musulmans tout court. Ensuite il ne faudra pas dessiner quoi ? Des cochons, des chiens ? Ensuite il ne faudra pas dessiner des êtres humains ? Si on commence à céder sur un détail, c’en est fini de la liberté de la presse ».

    Liberté de la presse quand tu nous tiens… On n’a pas fini d’en entendre parler !

  1. Liberté d'expression et limites à l'imbécillité | Un peu de droit | DROIT2012 | Scoop.it

    […] La liberté d'expression autorise-t-elle à produire des films nuls et à remettre en doute la virilité de Mahomet ?  […]

  2. La liberté d'expression prime, oui mais jusqu'où ? | Un peu de droit

    […] « Liberté d’expression et limites à l’imbécillité […]

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