Déc 16

Au bout du monde, Internet tourne dans le mauvais sens

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Pour terminer en beauté cette semaine Internet, je vous propose une petite devinette. En 2012, l’ONG bien connue Reporters sans Frontières a publié un rapport sur les ennemis d’Internet, prédateurs de la libre expression virtuelle. Parmi ces ennemis, on trouve par exemple la Chine ou l’Arabie Saoudite. Rien que de très normal. Mais une deuxième liste est établie dans le rapport, celle des « pays à surveiller » : pas vraiment des ennemis, mais pas des modèles non plus.

Le jeu est le suivant : à votre avis, lequel de ces pays ne figure pas dans cette liste ?

  • Égypte
  • Erythrée
  • Malaisie
  • Australie
  • Russie
  • Venezuela

Vous pensez à l’Australie ? C’est en effet le seul de ces pays que nos médias institutionnels qualifieraient de « démocratie ». Pourtant, le véritable intrus n’est pas le pays du bout du monde, mais le Venezuela. C’est le seul qui n’est pas dans la liste des « pays à surveiller ».

Pour être justes, signalons que la France se trouve aussi dans cette liste, en raison notamment de la loi Hadopi et de la politique de suspension d’Internet au troisième téléchargement illégal. Mais l’Australie ? Le pays de la relax attitude, du « no worries » (pas de soucis), des kangourous et des surfeurs, un ennemi d’Internet ?

Gillard Vs Assange : fight !!

L’Australie, c’est le pays d’origine de Julian Assange, le fondateur de Wikileaks, chantre de la liberté absolue d’Internet. Pour autant, il n’est pas très apprécié par les autorités de son pays. En effet, Julia Gillard, la première ministre de l’Australie, avait été parmi les plus critiques lors du grand déballage de documents secrets par Wikileaks fin 2010. Elle avait qualifié l’action d’illégale et de « grossièrement irresponsable »1. Mais ce n’était pas la première fois que le gouvernement australien avaient eu maille à partir avec les partisans de la liberté d’Internet.

En effet, si l’Australie figure dans la liste des pays à surveiller par rapport à Internet, c’est avant tout en raison d’un projet de filtrage généralisé du web proposé par le gouvernement en 2008 (dont Gillard était à l’époque la numéro 2). Il s’agissait d’obliger tous les fournisseurs d’accès à filtrer un certain nombre de sites considérés comme inappropriés. Le raisonnement du gouvernement australien, comme souvent dans ce genre de cas, avançait sous le sceau du bon sens : vous êtes contre le terrorisme, contre la pédophilie ? Vous ne voulez pas que vos enfants tombent sur ce genre de sites ? Une seule solution : le filtrage d’Internet !

You’re on the list

Le problème, c’est que le filtrage proposé était d’une ampleur conséquente et complètement arbitraire. Comme je vous l’ai dit, le projet prévoyait la mise en place d’une liste d’adresses que les opérateurs seraient obligés de filtrer (le ministre des communications, Stephen Conroy, parlait à l’époque de 10000 sites). Or, cette liste n’aurait pas été publique et les critères d’inscription n’étaient pas clairs, ce qui fait que personne n’aurait su qui y figurait et pour quelle raison. Seuls les opérateurs l’auraient su. Partant de là, comment être sûr que les sites filtrés seraient uniquement des sites pédophiles ou terroristes ?

Et c’est là que Wikileaks entre à nouveau en scène : en mars 2009, en plein débat sur cette proposition déjà controversée2, Wikileaks a publié une liste noire de sites établie par l’Australian Communications and Media Authority (ACMA), le CSA local. Cette liste était utilisée à l’époque dans le cadre du contrôle parental, qui se faisait sur une base volontaire. Le gouvernement comptait s’appuyer sur ce document pour établir la liste définitive des adresses à filtrer de manière obligatoire.

Or, cette liste, loin de contenir uniquement des sites terroristes ou pédophiles, contenait également des sites pornos simplement fétichistes ou gays, des sites de paris en ligne, des sites de groupes religieux, des sites sur l’euthanasie ou même le site d’un tour opérateur et d’un dentiste du Queensland3. Bref, à part le terrorisme, la pédophilie et le dentiste, rien qui justifie véritablement d’être bloqué.

Silence, on filtre

Quoi qu’il en soit, face à une opposition grandissante, la proposition n’a finalement pas été votée et repoussée aux calendes grecques. Et ce d’autant plus que la droite australienne s’est jointe (pour une fois) au parti des verts pour dire qu’elle bloquerait le projet au Sénat, où le parti travailliste au pouvoir n’a pas la majorité. Impossible de faire passer le texte dans ces conditions.

Le gouvernement a donc dû renoncer. Victoire alors de l’Internet libre ? Voire…car si le gouvernement n’a pas réussi à mettre en place un blocage obligatoire et généralisé, les deux opérateurs principaux du pays, Telstra et Optus, en bons samaritains, ont volé au secours du pouvoir et ont annoncé qu’ils allaient volontairement bloquer un certain nombre de sites, d’après une liste noire établie, encore une fois, par la fameuse ACMA. Il s’agit apparemment essentiellement de censurer les contenus pédophiles, donc qui pourrait s’y opposer ? Mais encore une fois, on est obligé de faire confiance aux fournisseurs d’accès sur ce point puisque la liste des sites bloqués n’est pas accessible. Comble de l’ironie, le système ne serait même pas spécialement efficace et facilement contournable par un hacker.

En tout cas, l’Australie est de ce fait toujours sur la liste des pays à surveiller. Aujourd’hui, Telstra et Optus ont été rejoints dans leur filtrage par un troisième opérateur, tandis que le ministre des communications serait en négociations avec un quatrième4. L’histoire est d’autant plus intéressante qu’elle montre qu’il n’y a pas forcément besoin de loi pour bloquer Internet. Il a suffi de s’appuyer sur la bonne volonté des opérateurs pour faire passer dans les faits une mesure refusée par les élus de la nation. Et cerise sur le gâteau, ce sont maintenant des opérateurs privés qui décident de ce qu’il faut censurer (un peu comme facebook qui décide de ce qu’il peut faire avec vos données). Génial non ?

Comme quoi, la soumission volontaire, c’est toujours plus efficace que la coercition…une leçon à ne pas oublier à l’heure où beaucoup de gouvernements voient Internet avant tout comme un OVNI qu’il faut contrôler au maximum. Mais après tout, quelle importance nous dit Julia Gillard, puisque c’est bientôt la fin du monde pour cause de triomphe de la K-Pop…

Finalement, Julia aurait mieux fait de filtrer Gangnam style…

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  1. « It’s an illegal thing to do, and a grossly irresponsible thing to do » []
  2. Les opposants parlaient notamment de Great Australian Firewall en référence à la grande muraille de Chine, de Great Firewall Reef en référence à la barrière de corail, ou encore de Rabbit-proof Firewall en référence à la rabbit-proof fence, barrière censée bloquer les lapins dans le bush australien. []
  3. Certains prétendent même que le site de l’UMP y figurait, pour son contenu violent et hautement offensant pour les fillonistes et les moins de 18 ans, mais ce ne sont là que des rumeurs []
  4. Voir le rapport de RSF, page 41 []

2 pings

  1. […] L'Australie est connue comme un pays plutôt agréable et une démocratie avancée. Pourtant, elle pourrait aussi devenir le pays de la censure d'Internet…  […]

  2. […] L'Australie est connue comme un pays plutôt agréable et une démocratie avancée. Pourtant, elle pourrait aussi devenir le pays de la censure d'Internet…  […]

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