Juil 23

Le dealer habite chez sa maman : une lecture juridique de Freakonomics (3ème partie)

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Sortons quelques instants ce blog de la profonde torpeur estivale dans laquelle il a sombré, afin de poursuivre – sans encore l’achever – notre série d’articles consacrée à Freakonomics. Le lecteur se souvient sans doute que cet ouvrage de vulgarisation s’est donné pour ambition d’appliquer des grilles de lecture économétriques à des questions peu étudiées, à des domaines inattendus. Avec leur sens habituel de la mise en scène, les auteurs nous invitent aujourd’hui à nous demander : « pourquoi les dealers vivent-ils encore chez leur maman ? ».

La sociologie est un sport de combat

L’histoire qui nous est ici contée fait intervenir un nouveau personnage, M. Sudhir Venkatesh, aujourd’hui professeur de Sociologie à l’Université de Colombia, New York. En 1989, il préparait sa thèse de doctorat à l’Université de Chicago, et n’hésitait pas à s’impliquer dans un travail de terrain des plus exigeants, dans l’espoir de « comprendre comment les jeunes se forgent une identité » (p. 139). Il venait pour cela de passer trois mois à suivre le groupe de rock Grateful Dead, ce qui ne manquera pas de laisser rêveur le thésard en droit ou en sciences physiques. Mais qu’on attende de connaître la mission suivante du jeune chercheur avant que de l’envier : son directeur de thèse décida en effet de l’envoyer dans les quartiers noirs les plus pauvres de Chicago, afin de soumettre aux habitants un QCM dont on devine qu’il a été conçu dans le moelleux confort d’un fauteuil de bureau plutôt que sur le terrain. Les auteurs de Freakonomics ont raison de reproduire pour mémoire la première des 70 questions : « Comment ressentez-vous le fait d’être noir et pauvre : a.Très mal b. Mal c. Ni mal ni bien d. Assez bien e. Très bien ».

Croyez-le ou non, mais il semble que M. Venkatesh fut assez fraîchement reçu au sein des tours branlantes abritant les ghettos noirs de la ville, lorsqu’il demanda aux habitants s’ils vivaient bien le fait d’appartenir à une minorité discriminée et crève-la-faim. La tension atteint même un niveau assez dangereux lorsque le courageux doctorant entreprend de poser ses questions à un groupe de dealers de crack rencontré dans une cage d’escalier – il n’avait pas encore remarqué, dans la pénombre, que certains d’entre eux jouaient négligemment avec des armes à feu. Mais il faut croire que le jeune chercheur est particulièrement habile ou chanceux : le gang, qui soupçonnait qu’il puisse s’agir d’un espion d’une bande rivale, décide à l’issue d’une très longue discussion de le laisser repartir vivant.

Sudhir Venkatesh – dont le dévouement scientifique doit être ici salué – décide cependant non seulement d’y retourner un peu plus tard, mais même d’entamer plusieurs années de recherches consacrées aux dealers de crack. À l’issue de péripéties développées dans l’ouvrage, auquel nous renverrons le lecteur, le sociologue finit par gagner la confiance d’un chef de bande, et réussit même à se faire remettre les carnets qui constituent la comptabilité du groupe, scrupuleusement tenue, sur une durée de quatre années. Ce sont ces chiffres qui serviront de support aux réflexions de Stephen D. Levitt, l’économiste touche-à-tout de Freakonomics. Remarquons en passant que, en novembre 2011, un carnet du même type a été saisi lors d’une perquisition à Marseille, dans une affaire de trafic de cannabis et de cocaïne.

Le fast-food de la drogue

L’exploitation des données contenues dans ce carnet révèle la manière dont le réseau de trafic de crack est organisé, et la façon dont les revenus sont répartis. La structure est bien évidemment pyramidale, mais tout l’intérêt réside dans la forme exacte de cette pyramide.

L’organisation du réseau Barksdale dans la série « The Wire » (spoiler alert) par Andyshades82, Wikimedia commons.

Les chiffres sont édifiants. Le chef de la petite bande à laquelle s’est intégrée le chercheur est comparé au dirigeant d’une franchise, une sorte de McDonald’s des produits stupéfiants – la comparaison avec la chaîne de fast-food est proposée par les auteurs. En échange d’un versement de 20% de ses revenus à un « bureau directeur » (le terme est authentique), le chef de bande bénéficie de l’usage d’un « territoire » composé de quelques blocs d’immeubles. Il gère ce territoire et les revenus y afférents comme il l’entend, en constituant et salariant un gang. Le détail des revenus et des charges est étudié dans l’ouvrage (p. 149 s.), mais sautons aux conclusions : combien gagne chaque échelon ? Les membres du « bureau directeur », qui chapeautent de vastes territoires, peuvent compter sur plus de 40 000 dollars par mois. Le chef de la bande étudiée par M. Venkatesh aspirait à lui seul près de la moitié des revenus de son territoire, avec un revenu de 8500 dollars par mois. À l’échelon immédiatement inférieur, les trois principaux lieutenants gagnaient chacun environ 700 dollars par mois, soit 7 dollars de l’heure d’après les auteurs. Quant aux « fantassins », les vendeurs de rue, particulièrement exposés, ils étaient rémunérés à environ 3,30 dollars de l’heure. Ce qui permet aux auteurs de répondre à la question posée en introduction : si les dealers habitent chez leur mère, c’est parce qu’ils n’ont pas les moyens de se payer leur propre logement.

En regard de ces revenus, il faut tenir compte d’un certain nombre d’inconvénients que ne connaissent – normalement – pas des professions plus classiques comme architecte, maître de conférences ou toiletteur pour chiens : la prison, la mort violente. Les membres du « bureau directeur » vont régulièrement en prison, mais sont peu exposés au risque d’être blessés ou tués. Ce sont en effets les petits vendeurs de rue, ceux qui gagnent 3 dollars de l’heure, qui vont former l’essentiel des victimes des guerres de territoires. Sur la période de référence de quatre années, un fantassin est arrêté environ 6 fois, blessé environ 2,4 fois, et a une chance sur quatre d’être tué (p. 155).

La délinquance vue comme un arbitrage rationnel

Comment peut-on accepter de payer un prix si élevé en arrestations, blessures et risque mortel, pour gagner 3 dollars de l’heure ? Les auteurs proposent deux explications (p. 156). La première, que l’on pourrait dénommer « syndrome Star Academy », veut que chaque participant au système accepte d’en baver un certain temps en étant peu considéré et quasiment pas rémunéré, en espérant être finalement repéré et tiré vers l’échelon supérieur, jusqu’à parvenir au sommet si confortable de la pyramide. Pour des milliers d’aspirants aux postes de stars du cinéma, du foot, de la chanson, ou de membre du bureau directeur d’un gang de deal de crack, bien peu d’élus, mais tous commencent par croire en leur bonne étoile. Cette première explication consiste à dire qu’il existe à côté du salaire apparent (les 3 dollars de l’heure), un salaire occulte (une petite chance de devenir extrêmement riche).

La deuxième explication, qui nous intéresse particulièrement, est assez simple : l’absence d’alternative. Citant les taux de pauvreté et de chômage du quartier concerné, les auteurs expliquent : « […] dans le quartier où opérait [le gang], les débouchés vers un emploi décent et légal étaient quasiment inexistants » (p. 156).

S’il n’y a sans doute aucune leçon à en tirer sur le terrain de la pure technique juridique, cette étude est susceptible d’être exploitée sur le terrain de la criminologie et de la politique législative en matière pénale. Elle présente la commission de certaines infractions comme un véritable arbitrage, opéré par des agents rationnels, entre un positionnement sur le marché des emplois légaux, et un positionnement sur le marché des revenus illicites. Dans l’hypothèse étudiée, le marché des revenus illicites est, pour un fantassin, particulièrement peu attractif, car il procure de maigres bénéfices (faible salaire assorti d’une très faible chance d’accéder à un revenu élevé) pour un coût démesuré (forte probabilité d’être emprisonné, blessé, tué). L’arbitrage s’explique par le fait qu’il n’y a aucune offre sur le marché des comportements légaux. A cet égard, les auteurs rapportent une anecedote significative : la manière dont les fantassins se bousculent auprès de M. Venkatesh pour qu’il les aide à obtenir le job, à leurs yeux rêvé, de concierge à l’Université de Chicago (p. 157).

Dans le cas des fantassins, il est évident qu’un durcissement de la sanction pénale n’aurait aucun effet dissuasif, puisque la perspective d’avoir 25% de chances de mourir en 4 ans ne suffit pas à les effrayer. En cette période où l’on réfléchit à la remise en question des peines planchers, l’idée n’est pas dénuée d’intérêt. Le mécanisme des peines-planchers repose en effet sur le postulat qu’un durcissement forcé de la réponse pénale (contre l’opinion des magistrats, car s’ils choisissent eux-mêmes des peines très dures, il n’est pas nécessaire de leur imposer) aura un effet dissuasif. Si l’on situe la réflexion en France, et en considérant d’autres infractions pénales, il est évident que le délinquant potentiel ne risquera pas toujours la mort. On peut croire alors qu’il y a encore de la marge pour augmenter le « coût » de l’adoption d’un comportement illégal, afin de diminuer son attractivité. Mais il faut, comme dans ce chapitre de Freakonomics, considérer la possibilité que l’agent n’ait pas accès – ou, ce qui revient au même, qu’il pense ne pas avoir accès – à des comportements rémunérateurs légaux. C’est le fameux traitement social de la délinquance, très critiqué depuis quelques années, mais qui n’est peut-être pas dénué de toute pertinence. De plus, l’emprisonnement aura parfois un effet contre-productif : par une immersion dans un milieu de délinquance parfois bien plus dur à l’intérieur, par une remise en question de la cellule familiale et amicale au-dehors, qui sont autant d’éléments qui pèseront dans le prochain arbitrage en faveur d’un comportement légal ou illégal.

Qui mieux que des magistrats bien formés peuvent peser l’ensemble des paramètres complexes qui ont mené à « l’arbitrage en faveur de la délinquance » ? La remise en question des peines planchers nous semble devoir être soutenue, à l’aune de ces considérations.

Pour ceux qui souhaiteraient découvrir en profondeur le fonctionnement d’un réseau de trafic de drogue, nous ne saurions trop vous conseiller l’excellente série  The Wire. Il s’agit d’une fiction, mais son niveau de détails et son réalisme la rapprochent du documentaire.

Dans notre prochain – et peut-être dernier – article consacré à Freakonomics, nous découvrirons quel mystérieux phénomène a provoqué une baisse spectaculaire de la criminalité américaine.

Les précédents articles Freakonomics :

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(6 commentaires)

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    • Gilles Beck on 25 juillet 2012 at 1 h 09 min
    • Répondre

    La série d’article sur Freakonomics est toujours aussi intéressante et pousse à la réflexion.
    J’ai hâte de lire la suite (et fin ? sniff)

  1. Excellent, un bon article de gauchiste comme je les aime !

    • Maxou on 1 août 2012 at 7 h 19 min
    • Répondre

    @ l’auteur : « Sociologie est un sport de combat » ne serait ce pas une citation de Alain Soral – sociologue atypique, inclassable – ? il s’est intéressé à des sujets peu étudié, notamment la drague, la sociologie des boites de nuits, les mouvements de mode, et réflexion sur le sexe en banlieue. Ce serait un peu Freaksociologie

    Sinon bon article qui donne envi d’aller plus loin

    1. « La sociologie est un sport de combat » est le titre d’un film de Pierre Carles, consacré aux travaux de Pierre Bourdieu.

    • Maxou on 5 août 2012 at 12 h 10 min
    • Répondre

    vous censurez des messages pk?

    1. Tout de suite les grands mots ! Nous utilisons un robot pour filtrer les messages de spam (plus de 5500 posts bloqués depuis l’ouverture du blog en mars dernier…). Quand le robot a un doute (j’ignore ses critères, peut-être la présence de certains mots-clés dans votre précédent message), il met le message en attente. Et j’étais en vacances. Et en vacances, je ne vais pas voir le blog.

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