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Déc 12

L’universitaire sur Twitter : doctrine fortuite

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L’universitaire – auquel je m’assimile humblement – n’a jamais été aussi hype que depuis qu’il a découvert, puis adopté Twitter. Désormais familier des hashtags, retweets, arobases et partages de liens, c’est avec une dextérité des plus impressionnantes que ce « Scholar 2.0 » s’exprime quotidiennement, aussi bien pour vilipender un obiter dictum que pour partager un instantané de son quotidien. Un progrès pour celui qui, il y a à peine un an, refusait encore d’ouvrir un compte Facebook de peur d’être espionné par des étudiants avides de ragots. Un progrès fulgurant lorsque l’on sait que l’universitaire a d’abord manifesté une certaine frilosité, voire du mépris, face à cet énième avatar de la chronophagie virtuelle ; un fléau destiné selon lui, à « recueillir les émois éphémères des starlettes d’Hollywood et des adolescents en mal de terrain d’expression. Un Facebook au rabais  le plaçant au même niveau que Lady Gaga, Mickaël Vendetta et Lindy99BieberFan ? » (citation fictive).

Ainsi réagissait l’universitaire drapé dans son accomplissement scientifique et, reconnaissons-le, son incapacité à appréhender les codes propres au fameux réseau social. Toutefois, à l’instar de ceux qui jurent avec audace qu’ils ne boiront pas l’eau de la fontaine, l’universitaire finit par retourner sa veste en tweed après avoir constaté que 1) les actualités juridiques sont diffusées sur Twitter bien plus rapidement que dans les revues juridiques, 2) les médias y font référence de manière quasi systématique, au point qu’il devient offensant de n’avoir aucun contrôle sur cette frange plus-si-négligeable du débat global, 3) des collègues de tous horizons géographiques s’y trouvent aussi, aubaine inespérée pour leur chercher querelle sur un terrain encore vierge, 4) on peut y lire les réactions des étudiants à leur insu.

Une fois son compte créé et l’isolement initial dissipés par l’acquisition de quelques followers, notre universitaire se trouve tout de même confronté à une première frustration : d’où vient cette limite aberrante (140 caractères) qui le contraint à compromettre son style écrit ? Qui est l’auteur de cette règle saugrenue ? L’universitaire peste, refuse de se soumettre au diktat du langage sms, remplace bon gré mal gré des termes sophistiqués par un vocable économique, euthanasie la grammaire, produits des multi-tweets et finit par se rendre à l’évidence : il va falloir courber l’échine ou quitter les lieux. La phase d’adaptation est des plus laborieuses mais enfin, après quelques dizaines de messages, l’universitaire fait son nid tel l’oiseau emblème du réseau social.

Un boulevard de possibilités s’ouvre alors à lui. Quel bonheur de découvrir que des enseignes familières et rassurantes (Montchrestien, LGDJ, Dalloz et consorts) sont déjà dans la place, lui fournissant quotidiennement une moisson de jurisprudences fraîchement récoltées dans les cours. Quelle joie de suivre en LiveTweet ce colloque auquel il ne pouvait se rendre (ou ne voulait se rendre, effrayé par la perspective de passer une nuit dans un hôtel à Cahors). Quelle allégresse d’interagir, presque en temps réel, avec ses pairs afin d’établir un débat constructif ou, plus souvent, leur asséner un soufflet doctrinal. Rapidement le « Scholar 2.0 » s’entiche du réseau et s’y connecte trois à quatre fois par jour, pas moins, au risque sinon de rater la dernière décision du Tribunal paritaire des baux ruraux. L’addiction est proche, le désarroi imminent…

En effet, c’est après avoir fait de Twitter son terrain de jeu que l’universitaire en découvre les vices cachés, aussi nombreux que dans un manteau Tati. Le premier touche naturellement à la lie estudiantine qui s’est approprié le réseau avant lui, ce pour des raisons aussi diverses que variées (mais liées essentiellement au divertissement et à la variété, voy. Lady Gaga, op. cit.). En plus d’être dense, cette population dispose souvent d’un anonymat qui la place dans une position avantageuse par rapport à l’universitaire. L’ennemi potentiel est partout, tapi dans l’ombre, guettant une opportunité de retweeter le moindre dérapage à toute une génération d’étudiants. Conséquence : notre aventurier virtuel perd en sérénité et est amené à tourner sept fois son smartphone dans le creux de sa main avant de tweeter une photo de la bouteille de Monbazillac qu’il vient de descendre post-colloquium.

@DeLegeFerenda De retour de l’excellent colloque organisé par les éditions #Piquette… euh, #Liquette… euh, j’ai oublié. #Hips

Le lecteur aguerri me répondra en haussant les épaules que l’universitaire dispose, pour se défendre, de trois possibilités dont il est notable qu’elles sont à la fois alternatives ET cumulatives (blasphème juridique !). Première possibilité : opter lui aussi pour l’anonymat grâce à un pseudonyme des plus inspirés : Disciple de Vedel, Objecteur persistant, Lege Ferenda, ou Damnum Emergens sont autant d’intitulés aussi sectaires qu’adaptés à une telle situation, à condition bien sûr de ne pas se trahir via des tweets trop révélateurs de sa personnalité doctrinale. Deuxième possibilité : verrouiller son compte afin qu’il ne soit accessible qu’à des followers autorisés. Bien que cette technique soit sans doute la plus efficace (les tweets ne sont pas rendus publics), elle porte atteinte à l’usage que voudrait logiquement faire un universitaire de Twitter, à savoir s’élever intellectuellement… *cough* Or, le verrouillage limite la capacité d’interaction de l’universitaire avec les autres twittos, donc sa capacité à se construire une audience, donc sa capacité à être lu, ce qui ne peut que l’agacer au plus haut point. Vient alors une troisième possibilité : conserver une certaine distance, préserver son jardin secret. En somme limiter strictement son activité twitteresque à la diffusion d’informations juridiques de qualité, ceci impliquant de faire œuvre de précaution et de déconnecter la 3G+ lors d’un départ en apéritif. Twitter n’est alors envisagé que comme mode supplémentaire de diffusion de la pensée doctrinale de l’universitaire ou de sujets ayant pu lui sembler pertinents.

L’utilisation de Twitter par l’universitaire soulève tout de même un certain nombre d’autres questions, à commencer par celle de l’intégrité de sa pensée doctrinale. En effet le droit, terrain privilégié de la nuance et du moderato, n’a pas vocation à être compressé. Les voies sinueuses du raisonnement juridique ne peuvent être empruntées qu’avec force mots alors que la limite de 140 caractères, couplée à la spontanéité trierweilienne du réseau, peut altérer le rendu de la réflexion et mener à des contresens dont on sait qu’ils sont fatals. Etant entendu que le tweet est à l’article de doctrine ce qu’une chanson d’Inna est à l’histoire de la musique, on peut imaginer que l’universitaire-juriste réagissant sur le vif aux propos de ses confrères s’expose rapidement à la mésinterprétation ou au détournement. Quid alors de la valeur doctrinale du tweet d’un prestigieux professeur ? Un étudiant pourrait-il, dans cinq ou dix ans, citer en note de bas de page le propos de l’universitaire pour appuyer sa critique d’un arrêt ? (voy. Paul BIQUET, « Aberrant ! Le CE emprunte encore une fois des chemins de traverse avec cette décision. Du jamais vu depuis l’arrêt Boulban sur Mer ! #WTF », Tweet du 02/06/2012, Twitter). Rien n’est moins sûr, à moins sans doute de trancher en fonction de la formulation et de la teneur du propos… Débat ouvert.

Encore faut-il que la liberté d’expression de l’universitaire sur Twitter ne soit pas compromise d’ici là. Sur ce point il ne semble pas que les enseignants-chercheurs ou professeurs soient soumis à un quelconque devoir de réserve, du moins si l’on en croit l’article 57 de la loi d’orientation du 26 janvier 1984 (« Les enseignants-chercheurs, les enseignants et les chercheurs jouissent d’une pleine indépendance et d’une entière liberté d’expression dans l’exercice de leurs fonctions d’enseignement et de leurs activités de recherche, sous les réserves que leur imposent, conformément aux traditions universitaires et aux dispositions de la présente loi, les principes de tolérance et d’objectivité. ») et la décision du Conseil constitutionnel du 20 janvier 1984 qui va dans le même sens. Il apparaît même que l’universitaire ne sera pas inquiété s’il critique le travail juridictionnel sur Twitter dès lors que son commentaire relève du terrain technique, en somme s’il agit en tant que chercheur.

Ainsi que l’affirme l’article 423-25 du Code pénal :

« Le fait de chercher à jeter le discrédit, publiquement par actes, paroles, écrits ou images de toute nature, sur un acte ou une décision juridictionnelle, dans des conditions de nature à porter atteinte à l’autorité de la justice ou à son indépendance est puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.

Les dispositions de l’alinéa précédent ne s’appliquent pas aux commentaires techniques […]. »

Twitter n’est donc pas tromper, en admettant que l’universitaire se cantonne à la tolérance, l’objectivité et la technicité prescrites par les textes. A cet égard notre aventurier virtuel peut se rasséréner en se remémorant cette affaire de la fin des années 80 (CE, 19 mai 1993, Nottin) dans laquelle le Conseil d’Etat a cassé la décision ayant sanctionné un maître de conférences au motif que la publication d’un article de presse intitulé « Le rôle des médias dans la vassalisation de la France » (Economies et Sociétés, 1989) aurait gravement manqué, dans la forme et dans le fond, « aux règles de la probité intellectuelle et du respect d’autrui découlant de la déontologie universitaire et des principes de tolérance et d’objectivité ». Ici le défaut de motivation de la sanction – notamment l’absence de précision des passages de l’article considérés comme dépassant les limites de la liberté d’expression – a causé sa perte… Ne parlons même pas d’un tweet à 140 caractères !

Il demeure que, même sans sanction disciplinaire, c’est avant tout la réputation de l’individu qui sera ternie par un dérapage virtuel. En effet si Twitter a le mérite d’offrir une tribune alternative aux universitaires, on ne peut s’empêcher de rappeler, une fois de plus, que ce réseau est aussi le temple de la spontanéité. Le tweet universitaire mal contrôlé peut se retourner contre son auteur en étant diffusé puis décrié à une vitesse telle que ce dernier n’aura ni le temps de dire « ouf », ni la possibilité de s’amender. Fiché, retweeté, conspué, il deviendra vraisemblablement le bouc-émissaire de nombreux juristes internautes à la mémoire tenace et n’aura pas d’autre choix que de faire profil bas ou de clôturer son compte… ce qui ne le sauvera pas des regards de travers en colloque et dans les couloirs de l’université.

En somme, sur Twitter, craignez davantage la réaction de vos pairs que la menace du juge. Le plus simple pour parer aux difficultés reste probablement de vous dissimuler derrière un subtil pseudonyme (Nemo Auditur ?) ou d’utiliser deux comptes : l’un dédié à la réflexion scientifique, l’autre à votre quotidien dépravé.

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